Ami lecteur, amie lectrice, qui que tu sois, sois le/la bienvenu(e).
Bruxelles, cité européenne, véritable pot-pourri de civilisations a bien des histoires, petites ou grandes, à raconter au curieux.
Jacques De Cerisy plonge dans le passé chaotique de cette ville, retrouve les visages disparus de ceux qui ont fait son Histoire et rapporte leurs gestes effacés par le temps.
Sous des dehors parfois tristes, la cité cache de l’exotisme et de l’extraordinaire. Presque partout surgissent les souvenirs, souvent indirects, la ville a tellement changé. Mais qu’à cela ne tienne, la mémoire est là. Les lieux ont disparu mais les endroits demeurent, cela suffit pour raconter cet autrefois…
« …c’était au temps où Bruxelles… »
mardi 20 septembre 2011
Manneken-Pis ou le petit Julien
En quittant la grand’place de Bruxelles, empruntant la rue Charles Buls (anciennement rue de l’étoile) traversant la rue du lombard ( au passage pour piétons ), le promeneur, qui est sage et prudent,entre dans la rue de l’étuve. Comme le nom l’indique, cette rue groupait, au moyen âge, des étuves ou bains publics. Paradoxe : on se lavait plus au 14e siècle qu’au début du XXe siècle. Aujourd’hui, reste seulement le souvenir et deux vers du poète Eustache Deschamps qui vint, vers 1380, se balader dans le quartier.
« Brusselle où les bains sont jolys,
Les estuves, les filles plaisans »
De nos jours, en ces lieux, le touriste a remplacé le poète. Comme des champignons, les « giftshops » de souvenirs de Bruxelles (made in China) ont poussé sur les vapeurs disparues des étuves. Très nombreux aussi, les vrais et les faux chocolatiers se disputent le client d’un jour et lui proposent à la vente d’authentiques pralines made in Belgium. Le chiffre d’affaire de ces commerces profite de la présence, en cet endroit, au coin des rues de l’étuve et du chêne, du plus ancien citoyen de Bruxelles, le petit Julien, autrement nommé : le Manneken-Pis.
Infatigablement en action, cheveux bouclés, yeux de bronze et nombril au vent, haut comme trois pommes, le petit gars de Bruxelles dévisage le curieux de haut de sa fontaine.
Point de mire des touristes du monde entier, la célèbre statuette, glorieuse et unique ( pas tout à fait), fétiche des Bruxellois, attire. On ne passe pas à Bruxelles sans aller la voir.
Quel est son histoire?
Le « ketje » possède des origines mal éclaircies. La vérité se perd dans le temps. Peu vraisemblables, on compte une vingtaine de récits ou fables sur ses origines. L’une d’elles, raconte qu’un fils du duc de Brabant, encore nourrisson, fut suspendu à un chêne pendant une bataille. Soudain, se redressant dans son berceau, il se mit à si bien arroser les combattants ennemis que ceux-ci prirent la fuite. En souvenir de ce vaillant exploit, on éleva la statuette- fontaine et l’on planta à ses côtés, le chêne qui l’avait porté. Laissant de cette manière, son nom à l’actuelle rue du chêne. L’écrivain Michel de Ghelderode précise qu’au temps des druides déjà existait à cet endroit une source dédiée à la déesse de la fécondité. Les siècles passèrent et se substituant à la déesse païenne, Mannenken-Pis occupa la place. Au moyen âge, son eau ravitaillait le quartier. Au XVe siècle, on appelait l’endroit : la fontaine du petit Julien.
En 1619, la fontaine se faisait vieille et le 13 août de la même année, la ville de Bruxelles commanda, pour cinquante florins, à l’atelier de l’un de ses échevins, Jérôme Duquesnoy, tailleur de pierre, une statuette, dans le nouveau style. Un joli « Puto » un angelot bien joufflu à la manière italienne devait surmonter l’ensemble. Selon une tradition, l’échevin-artiste aurait confié l’ouvrage à son fils aîné, François, au grand mécontentement du cadet, Jérôme, qui excellait à représenter les enfants. Jérôme Duquesnoy fils conçut dès lors, pour son aîné, une jalousie maladive. Une rivalité qui finira par l’empoisonnement de François par son cadet. En 1654, accusé à Gand de « crime de sodomie et autres abominations » Jérôme Dusquesnoy sera condamné à être brûlé vif. Le fétiche porte bonheur des Bruxellois avait porté malheur à ses auteurs.
Les annales de la cité rapportent inépuisablement les aventures et mésaventures de cette statuette. Dix fois kidnappée, elle fut dix fois remise en place.
Le marmot de bronze échappa au bombardement de 1695, qui détruisit la plus partie de la grand’place et ses alentours. Quasi religieusement il fut déménagé et après la terrible canonnade, on le replaça en triomphe sur son socle.
Cinquante ans après, une nuit de 1745, deux soldats anglais, s’enfuyant à toutes jambes, l’emportèrent. Fâcheuse plaisanterie. A peine, étaient-ils arrivés dans la ville flamande de Geraardsbergen, que les Bruxellois, qui les pourchassaient les empoignèrent avec l’aide des habitants de cette cité. En remerciement, Geraardsbergen reçut des Bruxellois, une réplique de l’inestimable statuette. De nos jours les citoyens de cette cité déclarent détenir le plus ancien Manneken-Pis existant.
Deux ans plus tard, des grenadiers français tentèrent de renouveler ce dangereux exploit. La population gronda si fort que le roi de France, Louis XV, lui-même, intervint dans l’affaire. On retrouva l’objet à la porte d’une taverne. Pour faire oublier l’événement, le souverain français offrit au petit Julien, un bel habit doré et la croix de Louis XIV, obligeant de cette manière les soldats français à le saluer militairement. Il n’en fallait pas moins pour calmer les esprits.
Au siècle suivant, dans la nuit du 4 au 5 octobre 1817, Antoine Licas, un forçat à peine gracié, enleva Manneken-Pis. Mauvaise idée ! la statuette fut retrouvée le long des remparts, entre les portes de Namur et de Louvain. Rapidement découvert, Licas fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Enlever le petit Julien peut parfois coûter très cher. Le bronze avait été brisé. Reconstitué, il servit de modèle à la statuette actuelle, œuvre attribuée par certains à Godecharles, par d’autres à Capiaumont.
Mais notre gamin devait encore vivre bien d’autres aventures. Au vingtième siècle, il subira encore des tentatives de vol en 1955 et 1956. Kidnappé en 1963, 1965 et 1978. Mais il finit toujours par reprendre sa place, au grand soulagement des commerçants du coin.
Mais notre petit gars de Bruxelles n’exhibe pas toujours son anatomie complète au public. Parfois, il s’habille aussi. Le petit possède une collection très excentrique de vêtements de toutes époques et de tous pays. La garde-robe de Manneken-Pis contient plusieurs centaines de costumes provenant de dons variés. Toutes ses tenues sont exposées au musée communal.
Si le succès, jamais démenti, du petit Julien est international, c’est parce que, bien au-dessus des légendes, des anecdotes et de la truculence du « ketje », il est un symbole de liberté. Cette Liberté, si chère aux Bruxellois et aux autres peuples, rend la statuette universelle et explique son retentissement mondial.
«…
Les pays peuvent bouger
S’énerver se provoquer
Lui ne daigne pas changer
Même dans l’adversité
Il défend la liberté
Et le droit de s’exprimer
… »
Extrait de « Manneken-Pis » du moitié Bruxellois, Maurice Chevalier.
mercredi 14 septembre 2011
Bruxelles : un nom mystérieux ?
Les mystères d’une cité débutent souvent avec son nom. Il en est ainsi des grandes villes comme des grands hommes. On ne s’en occupe qu’au moment où leur importance et leur célébrité attirent l’attention. Aussi leurs origines restent-t-elles le plus souvent enveloppées de ténèbres et de mystères.
Les annales de Bruxelles ne commencent guère que vers l’époque de Charlemagne. Quelques faibles lueurs apparaissent alors. Pour les périodes antérieures au VIIIe siècle, le chercheur est réduit aux conjonctures et aux découvertes archéologiques.
L’obscurité qui enveloppe les origines du nom de Bruxelles est autant plus sombre que les rives de la Senne étaient la partie la plus déserte et la plus sauvage du pays de ces anciens Gaulois qu’étaient les Nerviens.
La domination romaine fit oublier les souvenirs rattachés à ce lieu. Malgré tout, il est resté encore quelques traces de sites, proches de Bruxelles, dont le nom gaulois a persisté à travers les âges. La commune de Lennik se nommait autrefois « Linniac ».
A la suite de l’invasion franque, sur les bords du Rupel et de la Senne , La population changea complètement. Une langue dérivant du haut allemand, et qui, plus tard, devint le flamand domina toute la région. De nouvelles cités apparurent portant de nouveaux noms. Les anciennes agglomérations furent plus ou moins rebaptisées d’une appellation germanique. Appartiennent à cet idiome germain la plupart des noms des villes et communes actuelles qui entourent Bruxelles.
Les nouveaux habitants nommèrent les lieux où ils vivaient suivant leurs caractéristiques géographiques. Les sele, Heim ou Ham, ingen, berg, beke ou beek, broek ou broeck, bosch, hout, dael, laer, etc…Pour mieux encore distinguer ces endroits les uns des autres, ils empruntaient des désignations se rapportant aux objets ou êtres qu’ils avaient sous les yeux. Le règne animal fut ainsi mis à contribution. De là, des noms de communes commençant par Ever , wolf, beer, Ros, Os… D’autres noms dérivent du règne végétal : Boon, assche, linde…Plus rarement, la présence d’un édifice donna lieu à une appellation : une grange (Machalum), un parc (Perck)…
On peut affirmer sans trop de crainte que l’étymologie du nom de Bruxelles (en flamand Brussel) remonte plus ou moins à cette époque-là.
Dans son « guide des voyageurs dans Bruxelles », Colin de Plancy, en 1827, donne comme origine au nom de Bruxelles :
« Selon les Flamands, l’étymologie de Bruxelles vient de Broek-selen, c’est-à-dire « pont sur la Senne »…selon d’autres, Bruxelles vient de Bruysel, c’est-à-dire « nid de cygne »…selon les Wallons, le mot Bruxelles vient de « Brousailles »
Quant à l’avocat P. Spinnael, il écrit en 1841 :
« Broeksele, Broekzeele ou Broeksala indiquent la résidence centrale d’une peuplade ( les Bructères) dont le nom national est indiqué dans la première syllabe. C’est là l’étymologie véritable et rationnelle du mot Bruxelles. »
Henne et Wauters expliquent en 1845 que :
« la formation de ce nom est facile à expliquer, Bruc, Brus ou Broek signifie « marais » ; sele, habitation. » .
En 1976, Paul de Saint-Hilaire déclare que :
« …Bruxelles dont l’étymologie est limpide, raison pourquoi elle a indisposé et continue à gêner plus d’un auteur. Au gré des opinions poétiques ou politiques, on a donc vu la capitale naître d’un château, d’un pont, d’un ruisseau murmurant, d’un nid de cygnes ou même d’une escouade de Russes, qui s’y serait installée : By-Russel !
Or, comme la plupart des villes et villages de ce pays, Bruxelles tire tout simplement son nom du celtique, langue de nos ancêtres à nous. L’origine d’autres Bruxelles dans l’Aisne ou le Nord, les mentions les plus anciennes, relevées dans des actes antérieurs à la germanisation de ces contrées interdisent à ce propos le moindre doute. Il sera temps encore de poser aussitôt après les vrais points d’interrogation.
BRUCO ou BRUOC désignaient la végétation d’une lande humide ; d’où vient le mot bruyère, comme SALE ou SELA, terme gaulois correspondant au CELLA latin et caractérisant un petit temple, une chapelle, un prieuré. Les Bretons n’ont pas cessé d’employer Brug et Sal avec le même sens. BRUOCSELA était donc la « Chapelle sur la lande ». (Bruxelles Mystérieux)
Qui a d’autres suggestions ? Ce mystère sera-t-il, un jour, résolu ? Quel chercheur mettra tout le monde d’accord ? L’avenir peut-être le dira.
mercredi 7 septembre 2011
Une rue paisible, un crime odieux
De nos jours, les gens qui, à Bruxelles, traversent la place de Brouckère, ignorent qu’à deux pas de là, la rue des Hirondelles, au début du siècle dernier, défraya la chronique judiciaire. Cette rue paisible fut la scène d’un crime horrible. Aujourd’hui, bureaux et parkings ont remplacé les maisons anciennes. Le n° 22, témoin de ce drame effrayant, a disparu en 1965. Rien pourtant, ne prédestinait cette paisible rue du centre de la ville à une notoriété que personne n’aurait souhaité.
Cette triste affaire se produisit en Hiver. Au dehors, il faisait déjà noir. Les lueurs jaunâtres des hauts lampadaires au gaz éclairaient les artères de Bruxelles.
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| La rue des Hirondelles (carte postale) |
Ce 7 février 1906, une petite fille de huit ans, Jeanne Van Calck vient de quitter la demeure de ses grands-parents, quai aux Pierres de Taille au n° 2. Il est 18h30 et elle se rend comme chaque jour chez sa maman qui habite au coin du boulevard Baudouin et de la chaussée d’Anvers. Ce n’est pas loin.
La fillette y passe une ou deux heures avant de retourner chez ses grands-parents chez lesquels elle vit. C’est la première fois qu’elle y va seule. Les Van Calck sont des gens simples et courageux. Pour pouvoir entretenir la famille, le grand-père travaille en journée dans une compagnie de tramways. Le soir, après un rapide repas en famille, il se rend dans un théâtre de la ville où il exerce la fonction de contrôleur. Cette fois-ci, il n’a pu, comme de coutume, accompagner la fillette chez sa mère. Jeanne lui avait dit : « Vous êtes en retard et maman pourrait s’inquiéter, j’irai toute seule ». Jeanne connaît bien les rues qui conduisent de l’habitation de ses grands-parents à celle de sa maman. De nombreuses fois, elle a fait la route en compagnie de son grand-père. Ce soir, Il ne fait pas chaud. Comme toutes les petites filles de son âge. par-dessus sa petite robe à carreaux l’enfant porte un tablier blanc. Pour se protéger du froid, Jeanne a enfilé un caban de grosse laine bleu dont le col cache un peu sa belle chevelure blonde. De solides bottines de cuir isolent ses pieds du sol glacé. La fillette est ce qu’on appelle pudiquement une enfant naturelle. Françoise Van Calck, sa mère a « fauté » avec un ouvrier typographe qui n’a pas reconnu l’enfant.
Ce même soir, vers minuit moins le quart, Joseph Eylenbosch, machiniste au théâtre de l’Alhambra et son fils empruntent la rue des Hirondelles. Le spectacle fini, les dernières lumières de la scène éteintes, ils rentrent tous deux à la maison. Pour rentrer, ils passent par cette rue paisible. C’est le chemin habituel pour rejoindre la rue de Laeken, où ils habitent. Devant le n° 22, le regard des deux ouvriers s’arrête sur un paquet volumineux. Déposé sur le seuil de cet immeuble, le paquet est soigneusement ficelé. Un large nœud en forme de poignée avait facilité son transport. Intrigué par cet étrange colis, le machiniste envoie son fils chercher un agent de police. Peu après, Pierre Noël, un figurant de l’Alhambra rejoint Joseph devant l’immeuble. Puis, accompagné du fils de Joseph, l’agent 506, Gustave Van Damme ne tarde pas, lui aussi, à arriver sur les lieux. Sans beaucoup de conviction, il tâte le colis, c’est du mou. L’agent décide de faire porter le colis au commissariat de police de la troisième division, place du nouveau Marché aux Grains. Et comme l’agent n’a pas envie de le porter lui-même, c’est Noël, le figurant de l’Alhambra, qui le portera. Il recevra ainsi la prime promise à toute personne qui rapporte au commissariat de police tout colis suspect trouvé dans un lieu public.
Un quart d’heure plus tard, toute la compagnie s’engouffre dans le poste de police. Les policiers de garde sont réveillés par ce tapage. Le chef de service Desmedt inspecte l’étrange paquet. Il demande à Noël de l’ouvrir. Celui-ci coupe les cordes puis déchire le papier brun qui l’enveloppe. Il dégage un caban bleu, une robe à carreaux et une étoffe blanche qui semble être un tablier. Les policiers, le regard indifférent, pensent à un sac rempli de vieux vêtements sales. Mais Noël trouve ce paquet bien trop lourd pour n’être que simplement rempli de chiffons. Entièrement libéré de ses cordes et de son emballage de papier, le paquet brusquement, dévoile une vision d’horreur. Le cadavre encore chaud d’une fillette tombe sur le plancher du commissariat. L’enfant a la tête recouverte par le pantalon qui lui a été retiré. Ce vêtement soulevé, révèle sous des paupières mi-closes deux yeux bleus et une bouche encore sanguinolente.
Mais, ils ne sont pas encore au bout de leurs surprises. Le pire est encore à venir. Les murs du poste de police résonnent du cri d’effroi qui jaillit lorsque le colis montre tout son terrible contenu. La fillette a été amputée des deux jambes.
Branle-bas général, on réveille le commissaire, celui-ci, mis au courant, prévient le parquet et la presse.
Le commissariat est encore tout bouleversé par l’horrible découverte lorsque, deux hommes poussent la porte. Ils viennent, disent-ils, signaler la disparition d’une fillette âgée de huit ans. Ils sont sans nouvelle de l’enfant depuis 19h. Elle est blonde, elle est vêtue d’une robe à carreaux, d’un tablier blanc et porte un caban bleu. Le signalement correspond, malheureusement au cadavre du paquet. A présent la petite victime porte un nom : Jeanne Van Calck.
Prévenus par la police, les quotidiens sortent des éditions spéciales. La foule se précipite sur les journaux dont les caractères ne sont pas encore secs. A la lecture du récit macabre et devant l’horreur du crime, la colère gronde.
Dès le matin, une foule nombreuse se rassemble devant le n° 22 de la rue des Hirondelles. Françoise Van Calck, apprenant le destin tragique de sa fille, s’évanouit dans la rue.
Qu’est-il arrivé entre 18h 30 et 23h 45, ce 7 février ?
L’enquête commença immédiatement. L’autopsie révéla que la fillette n’avait pas été tuée. Elle avait succombé à un étouffement engendré par les matières provenant de vomissements violents. Vomissements provoqués par une forte consommation d’alcool à 50°. Elle tomba exactement ivre-morte après avoir été violée. Elle n’endura pas de réelle agonie. Le médecin légiste ne releva aucune trace de violence ou de brutalité sur le corps. L’heure de la mort fut située entre 20 et 21heures.
A l’aide d’un chien, des recherches furent entreprises. Elles ne donnèrent aucun résultat. La police recueillit quelques témoignages concernant la dernière apparition de la petite en rue et le dépôt du paquet. Il apparaît, aujourd’hui, malheureusement que les policiers ne se sont pas préoccupés d’exploiter complètement toutes les indications qui leur ont été fournies. Ainsi, la déclaration faite par une petite amie de Jeanne, qui affirmait l’avoir rencontré peu après 19 heures, devant l’habitation de ses grands-parents, prenant la direction opposée à celle qu’elle devait prendre pour retrouver sa maman. Jeanne se trouvait accompagnée d’un « monsieur » en qui elle semblait avoir confiance. D’autres compagnes de jeu auraient également aperçu la même scène. Mais la police n’attacha que peu d’importance aux témoignages des enfants.
Les funérailles de l’enfant martyr furent imposantes. Elles eurent lieu le 11 février, dix mille personnes y assistèrent. Le Bourgmestre De Mot présida à la levée du corps à la morgue de l’hôpital Saint-Pierre. La police forma une haie d’honneur et la foule maudit le responsable de ce crime atroce.
Pendant ce temps, l’enquête se poursuivait. On recherchait toujours les membres inférieurs de la petite victime. Sans succès, la police sonda le canal.
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| Les deux paquets retrouvés par le jardinier Buelens |
Le 16 février, dans le parc de l’ancienne ferme royale de Stuyvenberg, le jardinier Buelens découvrit deux paquets de 40 cm environ. Ils contenaient les jambes de la fillette, jusqu’alors introuvables. La veille, les bottines de la petite victime avaient été recueillies à une centaine de mètres de là.
Mal dirigée, mal orientée, l’enquête piétinait. Pourtant, le juge Hennaux se démenait pour trouver le criminel. Le pauvre homme fit ce qu’il pouvait, c’est-à-dire pas grand-chose. Les gens firent leur propre enquête, un avocat de Paris, Louis Frank releva vingt-neuf fautes des policiers et publia un livre sur l’affaire « le crime de la rue des Hirondelles ». Si les gens recherchaient le coupable, ils avaient aussi peur. Peur pour leurs enfants, à qui ils interdirent, désormais, de sortir seuls.
Aucune nouvelle information ni aucune nouvelle preuve ne firent avancer l’enquête. La presse fulmina et se déchaîna. Les journaux accusèrent. Ils regorgèrent de critiques sur l’incurie de l’instruction et sur l’incompétence de la police. Dans les colonnes du quotidien « le Soir » on lisait ceci :
« Le Belge n’a aucune des qualités requises pour faire un bon policier, il n’y a que la France et l’Angleterre pour produire de fin limier…Le seul moyen d’améliorer notre police judiciaire est d’engager des policiers français et britanniques »
Malgré de nombreuses arrestations, la justice ne réussit pas à éclaircir cette affaire, elle ne trouva jamais le coupable.
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| la levée du corps de Jeanne |
L’opinion publique avait été tellement émue par le sort réservé à la petite Jeanne Van Calck, que le journal « le Soir » ouvrit une souscription qui permit l’érection au cimetière de Bruxelles, d’un monument en marbre blanc, commémoratif de cette tragédie.
Aurait-on pu arrêter celui qui s’est rendu coupable d’un crime si odieux ?
Il semble certain que Jeanne avait assez de confiance dans le criminel. Il a pu l’entraîner chez lui sans employer de violence.
Celui-ci ne passait pas habituellement dans les environs du domicile de la victime, sinon il aurait pu être connu ou reconnu par ses amies.
En examinant le plan des lieux, on constate que la distance qui sépare le quai aux Pierres de Taille de la rue des Hirondelles n’est pas très grande.
L’assassin n’a donc pas entraîné sa victime bien loin. Après le découpage de la malheureuse, il n’a certainement pas, la nuit, transporté le cadavre en un lieu très éloigné de la scène du crime. Il risquait, à tout moment, de rencontrer des passants ou des agents de police. Les agents étaient à l’époque assez nombreux et, toujours attentifs aux transports nocturnes de valises ou colis pouvant contenir des objets volés ou du matériel de cambriolage.
Une perquisition dans tous les immeubles situés dans un rayon compris entre le n° 22 de la rue des Hirondelles et l’extrémité du n° 2 du quai aux Pierres de taille, et un interrogatoire des habitants, auraient pu fournir des indices susceptibles d’identifier l’assassin. Pour d’éviter toute déformation des témoignages et la disparition des preuves matériels, il eût fallu qu’à partir du moment de la découverte du cadavre ces recherches soient menées rapidement. L’enquête fut effectivement entamée en ce sens, mais elle ne fut pas poursuivie. Un témoignage provoqua la concentration des recherches sur une entremetteuse, considérée comme une pourvoyeuse d’enfants, qui ne fut, par ailleurs, jamais arrêtée.
Ne pouvant conserver le cadavre à l’endroit du crime, le tueur a été forcé de découper le corps pour permettre son transport.
Si la dispersion des restes de Jeanne, fut fait en deux temps c’est que probablement le ravisseur a été dérangé ou a pris peur au moment où il s’est débarrassé du tronc rue des Hirondelles. Constatant, quelques jours plus tard, que les recherches ne s’orientaient pas vers lui, il a jeté les autres paquets, beaucoup moins encombrants, dans un endroit désert de Laeken.
Comment la petite Jeanne a pu ingurgiter une dose relativement importante d’alcool à 50°, sans y être brutalement forcée ? La « goutte » était fort répandue dans les milieux ouvriers d’avant 1914. Dans le peuple, pour fortifier le nourrisson, on ajoutait souvent dans son biberon une goutte ou deux de « blanc ». Il n’était donc pas rare que des enfants de huit ans soient déjà alcooliques. Mais, seule une personne connaissant Jeanne a pu lui imposer , sans résistance, d’avaler de l’alcool.
En conclusion, cette triste affaire se résume à un détournement d’une petite fille par un individu qui lui inspirait confiance et, qui l’amena dans un endroit qu’il occupait seul, où elle fut enivrée et violée, avant de décéder malencontreusement. La manière dont les restes de Jeanne ont été emballés, après avoir été convenablement lavés, semble révéler que le violeur n’a pas voulu supprimer ni salir l’objet obsessionnel de ses pulsions soigneusement inhibées jusqu’au soir du 7 février 1906.
L’année suivante à Anderlecht, une autre fillette, Annette Bellot, fut assassinée. Elle avait six ans. La justice ne trouva jamais son meurtrier. Etait-ce le même ?
mercredi 31 août 2011
Juliette Drouet : une débutante à Bruxelles
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| Théâtre du Parc. |
Le théâtre du Parc fut construit au dix-huitième siècle dans une ouverture du parc de Bruxelles. De style Louis XVI, il donne sur la rue de la Loi, presque en face du parlement belge. Autrefois on l’appelait théâtre royal ou le petit théâtre. Ce théâtre réuni avec celui de la Monnaie par une direction commune, se trouvait alors quelque peu sacrifié à son grand frère. Les moyens financiers de ce petit théâtre étaient modestes et ses succès variables. Cette scène ne représentait que des vaudevilles. En vain la direction avait essayé de changer le programme et y introduire plus de modernité. Le public bruxellois tenant à ses habitudes, sifflait les nouveautés que l’on applaudissait à Paris. Contraignant ainsi le théâtre de revenir à son répertoire familier, dont les pièces de Scribe constituaient le fond.
C’est dans ce théâtre que débuta, en 1828, une certaine Juliette Drouet.
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| Juliette Drouet. |
Celle qui, de 1834 à sa mort, consacra tout son amour et sa vie à Victor Hugo. Inspiratrice de nombreuses pages admirables du grand poète, et qui au moment du coup d’état de monsieur Bonaparte, le sauva de la mort. Dans l’exil qui suivit, elle fut à ses côtés, effacée et discrète, copiant ses manuscrits. Quand elle mourut, en 1883, à Paris, elle s’occupait depuis la mort d’Adèle, de la maison du grand homme. De sa beauté évanouie, il ne lui restait alors plus qu’un pauvre visage de vieille, flétri et ridé. Depuis longtemps habituée aux sacrifices, seuls demeuraient intacts, les souvenirs de sa jeunesse perdue et sa grande passion pour Olympio.
Il subsiste encore, de nos jours, quelques ombres dans l’histoire de Juliette Drouet. L’un des épisodes peu connus de sa vie, est celui de son séjour à Bruxelles et l’histoire de ses débuts au théâtre.
Julienne-Joséphine Gauvain vit le jour à Fougère le 10 avril 1806. Orpheline à l’âge d’un an , elle se retrouva à l’assistance publique avant d’être recueillie par un oncle. Lorsqu’elle eut huit ans, une tante et une cousine, toutes deux Bénédictines la firent entrer dans leur couvent à Paris.
Sans vocation, elle en sortit en 1822. Pour aller où ? On ne sait pas très bien. Trois ans plus tard, on la retrouve, Modèle, dans l’atelier du sculpteur genevois, alors en vogue,James Pradier. Elle devient rapidement sa maîtresse. L’année suivante, elle donne naissance à une fille, Claire.
« Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds ». (Victor Hugo)
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| James Pradier. |
Homme brutal, vaniteux, cynique, coureur de jupons sous des dehors élégants, promettant beaucoup et ne tenant que rarement ses promesses, Pradier n’envisage pas de l’épouser et se contente de payer une pension pour l’enfant qu’il envoie à la campagne.
Ignorant l’art de rompre, et pour se débarrasser de la mère après l’enfant, il persuade la jeune femme qu’elle est destinée au théâtre, bien que rien ne l’y ait préparé. Il lui suggère donc de tenter sa chance sur la scène, mais pas à Paris, trop près. Et comme il a quelques relations à Bruxelles, elle partira pour cette ville. Dans la diligence qui l’amène de Paris à Bruxelles, dans le courant de 1828, Juliette se trouve dans la plus grande détresse. Son amant l’abandonne, sa fille se trouve en nourrice, et son avenir est aussi incertain que cette ville lui est étrangère.
A Bruxelles, une certaine dame Giraudier doit s’occuper d’elle. On sait peu sur cette dame. Juliette doit se faire passer pour sa fille. De loin Pradier la surveille, des fois qu’elle aurait la mauvaise idée de revenir à Paris. Il lui prodigue des conseils. Il lui conseille même de se trouver un protecteur. D’avoir adresser une telle recommandation à Juliette, le sculpteur se croit quitte envers elle, surtout financièrement. Quand Juliette se risque à lui demander une petite somme d’argent, il répond qu’il est sans le sou et lui envoie, en guise de consolation, un livre de romances illustré de sa main.
Juliette mène à Bruxelles une existence misérable. Le seul engagement qu’elle obtient, c’est au mont de piété. Elle y a engagé des effets personnels pour subvenir à ses besoins.
« …le seul engagement que mes talents m’aient procuré… » (Juliette à Pradier)
Elle veut revenir et revoir sa fille. Elle espère que Pradier lui trouvera un rôle à Paris. Quand elle le lui demande ouvertement, il pousse de hauts cris. Quitter Bruxelles en ce moment ! qu’elle attende ! Pradier craint surtout d’avoir Juliette à sa charge ce qu’il ne veut à aucun prix !
C’est alors, qu’émut par la détresse de la jeune femme, un entrepreneur de spectacle Harel, ancien exilé français à Bruxelles, la fait entrer dans la troupe du théâtre royal du Parc. Elle écrit à Pradier pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il lui répond, comme d’habitude, par de belles et nobles paroles creuses.
« …comme il est bon le pain gagné honorablement…travaille toujours…l’étude à plus de fleurs que d’épines… » (Pradier à Juliette)
Ce n’est toujours pas la réponse qu’attend Juliette.
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| Juliette, modèle de Pradier. |
Elle entame sa carrière de comédienne le 6 décembre 1828 sous le nom de Mlle Juliette. Le journal de la Belgique du samedi 6 décembre annonce ses débuts pour le soir même :
« Samedi 6 (théâtre du Parc). Avant, pendant et après, esquisse historiques en 3 actes. – La mansarde des Artistes, vaudeville, dans lequel Mlle Juliette, se destinant à la carrière dramatique, et n’ayant jamais paru sur aucun théâtre, remplira le rôle de Camille. »
Au dernier moment cependant l’affiche fut changée, et la débutante parut devant le public bruxellois dans un autre vaudeville : Simple histoire, de Scribe et de Courcy : une pupille amoureuse de son jeune tuteur qu’elle épouse à la fin de la pièce. Juliette fut donc, ce soir-là, Miss Milner, jolie fille de 17 ans, aimable, étourdie et coquette, et à la scène finale elle vint solliciter la clémence du public par cette tirade :
On sait comment se montrent les tuteurs ;
De leur pupille imprudente, indocile,
Ils ont toujours pardonné les erreurs…
Pour mes défauts, quand j’agis en pupille,
Par vos bontés agissez en tuteurs.
En dépit de quelques faiblesses, les spectateurs furent indulgents. Ils agirent, ce soir-là, en tuteurs. Juliette reçut un accueil d’estime. Sans doute sa beauté n’y fut pas étrangère. Les critiques lui reconnaissant tout au moins de bonnes dispositions.
« l’espace me manque, écrivait le chroniqueur de l’Argus politique, littéraire, des spectacles, des arts et des mœurs du 7 décembre 1828, pour parler d’un début remarquable qui a eu lieu au théâtre du Parc, celui de Mlle Juliette. Une jolie figure, des yeux pleins de charme et d’expression, une voix faible, mais douce et juste, une excessive timidité, mais sans gaucherie, de la gentillesse et de l’intelligence, des inflexions qui viennent de l’âme, et qui ne sont le fruit ni de l’étude ni de l’expérience, voilà ce que le public a remarqué chez Mlle Juliette, si j’en juge par les applaudissements nombreux qu’elle a reçus »
Et la Minerve des Pays-Bas lui attribuait les mêmes compliments, assortis de réserves similaires.
« un physique heureux, un organe agréable, un ton décent et de l’intelligence, voilà ce qui a motivé la bienveillance du public à son égard. De la timidité, de l’inexpérience, voilà le revers de la médaille. Mais la timidité, l’inexpérience durent-elles longtemps au théâtre ? Je ne le crois pas. Il y a donc lieu du succès pour Mlle Juliette, et nous l’encourageons à persister dans la résolution qu’elle a prise. »
La semaine suivante, elle reparaissait devant les spectateurs du Parc dans la Mansarde des Artistes, comédie-vaudeville en un acte de Scribe, Dupuis et Varner. La critique lui fut bien moins bienveillante à ce deuxième passage. Que se passa-t-il ? Le rôle de Camille, sage grisette égarée parmi les étudiants et les rapins dans un grenier ne convenait-il pas au caractère de la débutante ? Ou de graves soucis venaient-ils ce soir-là, pétrifier sa voix et engourdir son jeu ? Toujours est-il qu’on la trouva moins bonne, et l’Argus du 28 décembre 1828, dut bien revenir sur ses précédents éloges :
« Un seul succès a suffi, à ce qu’il paraît, à Mlle Juliette, qui avait été si bien accueillie dans le rôle de Miss Milner de Simple Histoire. Le désir de voir une jolie figure et une bonne actrice avait peut-être contribué à amener quelques personnes au théâtre du Parc le samedi suivant ; mais leur désappointement a été complet. Cette physionomie si aimable était devenue maussade et rechignée. En prenant les habits de Camille, dans la Mansarde des Artistes, Mlle Juliette a perdu sa grâce et sa vivacité ; ce n’était pas la même personne. Je ne lui conseille guère de faire un troisième essai ; car, en suivant la même marche, elle pourrait descendre jusqu’aux sifflets. »
Même commentaire dans la gazette des Pays-Bas du 17 décembre 1828, qui rendait compte dans le même article, des deux représentations :
« Une demoiselle Juliette, se destinant au théâtre, a joué deux fois déjà sur celui du Parc. Le premier jour, elle a, ce que l’on dit d’une tentative audacieuse, attaqué le taureau par les cornes. Et justement il s’agissait d’un ouvrage qui nous transporte au pays de John Bull, le vaudeville de Simple Histoire. Le personnage de Miss Milner est un composé de grâce, d’étourderie, de sensibilité, et, de plus, il avait été créé d’une manière supérieure par Mme Lemoigne. La débutante, très jolie d’ailleurs, si ce n’est que sa figure porte l’empreinte habituelle de la mélancolie, a néanmoins nuancé quelques parties du rôle avec intelligence d’une actrice déjà initiée aux secrets de son art . samedi dernier ce n’était plus cela : à peine entendait-on Mlle Juliette, qui semblait bouder les acteurs et le public, et dont, par conséquent, le jeu était comme son visage, fort maussade et fort triste. Nous voilà bien payés de nos encouragements
Ce demi-échec n’était pas fait pour tranquilliser la pauvre débutante. La misère morale et matérielle la condamnait à un abattement trop visible. Cet insuccès ne la détourna cependant pas d’un troisième essai. Elle reparut sur la scène du Parc à la fin de décembre dans une pièce de l’inévitable Scribe « La Marraine ». Seule la gazette des Pays-Bas du 1er janvier 1829, rapporta cette représentation :
« Mlle Juliette a joué au même théâtre, dernièrement, le rôle de la marraine pour troisième début, et s’y est réhabilité dans l’esprit de ses juges… il,paraît que cette demoiselle, comme beaucoup d’acteurs, ne soigne que les bons rôles. Mauvais signe ! »
Mauvais signe aussi pour mademoiselle Juliette, il ne reste pas trace d’une quatrième tentative et c’est au mois de janvier suivant que nous la retrouvons dans le cadre somptueux de la scène de la salle des Beaux-Arts.
A ce moment arrivait à Bruxelles, un certain Pierre-Victor. Tragédien qui avait brillé au Théâtre-Français dans l’ombre de Talma. Cet artiste véhément avait la plume injurieuse. Il s’était pris de querelle avec le baron Taylor, commissaire royal auprès de la première troupe comique. Ce Taylor était l’ami de Charles Nodier et des modernes. Adversaire des novateurs, Pierre-Victor courut la province puis l’étranger, acharné partout à faire applaudir partout l’ancien répertoire tragique. Engagé à Bruxelles pour une série de représentations, Pierre-Victor parut dans un répertoire classique, et même pseudo-classique. Voltaire aux côtés de Racine et de Shakespeare (dans la version de Ducis), Marie Stuart de Pierre Lebrun et Frédégonde de Népomucène Lemercier, deux œuvres très éloignées du romantisme. Le tragédien ne déplut pas au public bruxellois. Le journal de la Belgique lui fit un bel éloge. Par contre les journaux s’accordèrent à regretter que Pierre-Victor se trouvait assez mal entouré. Une seule exception fut faite, et ce fut en faveur de la jeune débutante du Parc. On lui avait donné, dans le drame shakespearien, un simple bout de rôle : celui d’Elvire, confidente de Gertrude. Mais une meilleure occasion lui avait été offerte dans une pièce de Deaugiers et Gentil : L’Hôtel garni. Le journal de la Belgique du 19 janvier 1829 déclara, en effet, que, dans cette comédie,
« on a remarqué Mlle Juliette, jeune et très jolie personne, qu’on a vue dernièrement deux ou trois fois au Parc »
Ce que confirma la gazette des Pays-Bas du 20 janvier 1829 :
« Mlle Juliette, la néophyte aux trois débuts du théâtre du Parc, s’est aussi fort bien tirée de la confidente de Gertrude, et, qui plus est, de la jeune amoureuse de l’Hôtel garni. Il y a de l’avenir dans ses dispositions »
Hélas ! une voix contraire s’éleva, et la minerve des Pays-Bas d’un ton autoritaire réprimanda la jeune comédienne :
« …et vous enfin, Mlle Juliette, il y a chez vous des progrès réels. Mais point de mine, de grâce ; la nature vous fit gentille, l’art vous fait mignarde. Retournez vite à la nature : vérité et simplicité »
Le journal, peu après, fit sa repentance. L’hôtel garni ayant précédé Zaïre sur l’affiche de la quatrième représentation de Pierre-Victor, il constata sommairement que cette petite pièce « a fait plaisir ». et il ajouta :
« Mlle Juliette, qui a cessé de faire des mines, y est maintenant plus ingénue et plaît bien davantage. »
C’est sur ce compliment que se termina la carrière dramatique de Juliette Drouet à Bruxelles. Les représentations de Pierre-Victor s’achevèrent à la fin de mars 1829. Par la suite, on n’entendit plus parler de la débutante à Bruxelles.
C’est à Paris, qu’elle réapparût sur la scène. Harel, devenu directeur de l’Odéon et du théâtre de la porte Saint-Martin, l’ayant engagé dans sa troupe.
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| Juliette dans le costume de la princesse Négroni. |
En 1833, Victor Hugo cherchait des comédiens pour sa pièce « Lucrèce Borgia », Harel lui proposa Juliette pour le rôle de la princesse Négroni. Le 3 février , la première représentation de la pièce au théâtre de la Porte Saint-Martin fut un succès. Théophile Gautier particulièrement enthousiasmé écrivit ces mots : « c’est dans le petit rôle de la princesse Négroni de Lucrèce Borgia que Mlle Juliette a jeté le plus vif rayonnement…avec si peu de temps et si peu de parole, elle a trouvé le moyen de créer une ravissante figure, une vraie princesse italienne…. »
Peu après, mlle Juliette devint l’amante du grand poète et, par amour, elle abandonna définitivement sa carrière de comédienne.
« …aimer, c’est plus que vivre…. » (Juliette Drouet à Victor Hugo)
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| Victor Hugo. |
L’ancienne amie de Pradier possédait-elle un talent dramatique ?
Victor Hugo et Théophile Gautier le pensaient. Pour la critique bruxelloise, elle n’en avait guère. Guimbaud déclare que la belle Juliette déploya sur le théâtre un mérite des plus distingués. Juliette ne joua jamais de rôles très importants. A Bruxelles, sans expérience, elle débutait. A Paris, dans la troupe d’Harel, les premiers rôles étaient tous tenus par Mlle Georges ou Mme Dorval. Presque toutes les œuvres dans lesquelles Juliette a joué sont aujourd’hui des œuvres oubliées ou démodées. Quant à M. Barthou, il affirme simplement qu’elle était « inexpérimentée, mais non dépourvue de talent » .
dimanche 7 août 2011
Comtesse contre comte
Au bas de la place du grand Sablon, à droite, en descendant vers la Grand ’place de Bruxelles, le promeneur traverse la place de la justice. Autrefois se s’élevait là, au coin de la rue de Ruysbroeck, l’ancien palais de justice de la ville.
C’est d’une affaire qui fut traitée dans ce bâtiment disparu, dont il va être question.
En 1804, le code civil, dont monsieur Portalis fut l’âme et Napoléon l’instigateur, affirma l’incapacité juridique totale de la femme. La femme mariée était considérée dans ce code comme une mineure à vie. C’était l’institutionnalisation, par la loi, de l’infériorité de la femme. Privée du droit de se défendre, la femme soumise à l’homme se trouva réduite au silence. Oubliées la Révolution française et la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » dans laquelle Olympe de Gouges réclamait l’égalité des droits civils et politiques des deux sexes. L’affaire suivante n’est pas de première importance, mais elle illustre fort bien ce qui précède.
Le 21 février 1849, la comtesse D. déposa, par l’entremise de son avocat, une requête au président du tribunal de première instance de Bruxelles. Elle demandait l’autorisation d’assigner à bref délai son mari. Elle voulait le faire condamner à lui verser une pension alimentaire de 2000 francs par an. La comtesse justifiait sa demande par le refus de son mari de la recevoir dans le domicile conjugal. Il l’avait chassé, pensait-on, pour une autre. Cette autorisation d’assigner son époux en référé lui fut accordée. Madame D. assigna donc son mari devant le tribunal civil.
A l’audience de la deuxième chambre, présidée par M. Wafelaar, le mari, défendeur, représenté par maître Roussel, opposa une fin de non recevoir à la demanderesse. Son épouse, plaida-t-il, n’ayant pas été autorisée, par lui, à intenter une action en justice. Les formalités définies par les articles du code civil en matière d’autorisation n’avaient pas été suivies.
Pour écarter cette fin de non recevoir, Madame D. , par la voix de son conseil Maître Jottrand, soutint que la loi ne requérait l’autorisation maritale qu’à l’égard des personnes autres que le mari. Il résultait en effet, qu’un mari ne pouvait accepter que sa femme lui intenta, devant les tribunaux, un procès. Procès que le mari considérait comme inadapté puisqu’il devait se défendre contre sa femme. Dés lors, il n’y avait pas lieu de l’obliger d’accorder son autorisation.
L’épouse délaissée ajouta que, dans un procès dirigé par une femme contre son mari, procès où le refus d’autorisation de la part du mari va de soi, c’est au tribunal à autoriser la femme à plaider sa cause en justice. Aussi demanda-t-elle au Tribunal de lui donner l’autorisation nécessaire.
Dans tous les cas, ajouta maître Jottrand, s’il fallait absolument une autorisation préalable, la permission que Monsieur le président avait accordée à la demanderesse pour assigner son mari suffisait comme autorisation.
Le 13 mars suivant, le tribunal rendit sa décision. Le président M. Wafelaar jugea que la nécessité de l’autorisation existait, sans distinction, dans tous les cas où la femme voulait plaider, que l’adversaire soit un tiers où le mari lui-même. Qu’une femme ne pouvait intenter une action en justice sans l’autorisation de son mari. Cette autorisation était requise comme un hommage rendu à la puissance maritale. La loi s’appliquait dans cas avec plus de fondement encore, car il serait peu raisonnable d’habiliter la femme précisément contre celui à l’autorité duquel elle est soumise. La demanderesse ayant intenté la présente action sans avoir été dûment autorisée. Par ces motifs, le Tribunal, ayant entendu Monsieur Maus, substitut du procureur du roi, déclara l’action de la comtesse non recevable et la condamna aux dépens.
Le chemin sera encore long à parcourir par les femmes, avant que leur parole soit enfin reconnue.
« Partout où l’homme a dégradé la femme, il s’est dégradé lui-même »
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