Ami lecteur, amie lectrice, qui que tu sois, sois le/la bienvenu(e).


Bruxelles, cité européenne, véritable pot-pourri de civilisations a bien des histoires, petites ou grandes, à raconter au curieux.

Jacques De Cerisy plonge dans le passé chaotique de cette ville, retrouve les visages disparus de ceux qui ont fait son Histoire et rapporte leurs gestes effacés par le temps.

Sous des dehors parfois tristes, la cité cache de l’exotisme et de l’extraordinaire. Presque partout surgissent les souvenirs, souvent indirects, la ville a tellement changé. Mais qu’à cela ne tienne, la mémoire est là. Les lieux ont disparu mais les endroits demeurent, cela suffit pour raconter cet autrefois…

« …c’était au temps où Bruxelles… »



lundi 14 novembre 2011

Un dauphin de France à Bruxelles, dernière partie

La cour de Bruxelles
                             
Au mois de juillet de la même année, promise depuis six ans au dauphin, Charlotte de Savoie arrive à Namur.  La jeune fille a quinze ans.  A l’occasion de cette réception, on célèbre une grande cérémonie religieuse. 

Et le 13 décembre 1458, malgré leurs différents, Louis annonce à son père la grossesse de Charlotte : «  Grâce à Dieu, je puis vous le signifier, ainsi que je le dois, comme chose sûre, car elle a senti plusieurs fois bouger son enfant, ce dont vous serez bien joyeux.  Et qu’il vous vous plaise m’avoir et me tenir toujours en votre en votre bonne grâce et me mander vos bons plaisirs pour que je les puisse accomplir. » .

En juillet 1459, la dauphine accouche d’un fils au château de Genappe.  Le dauphin s’empresse de l’écrire au roi.  «  Mon très-redouté seigneur, il a plu à notre béni Créateur et à la glorieuse Vierge sa mère de délivrer aujourd’hui ma femme d’un beau fils, dont je loue mon béni Créateur, et le remercie très-humblement de ce que, par sa clémence, il lui a plu si bénignement me visiter, et me donner connaissance de ses grâces et bontés infinies.  Laquelle chose je vous signifie en toute humilité, afin de toujours vous donner de mes nouvelles et encore plus quand elles sont bonnes et joyeuses, comme raison est, et comme j’y suis tenu. ». 

Dans une lettre, le roi félicite le dauphin. 

A Bruxelles, le duc fait éclater un bien plus grand enthousiasme à l’annonce de l’heureux événement.  Pour la bonne nouvelle, l’envoyé du dauphin reçoit mille écus d’or.  Partout, on chante des Te Deum.  Des feux de joie sont allumé.  Le dauphin a choisi pour parrains du nouveau-né, Philippe et le sire de Croy.  Madame de Ravenstein aura l’honneur d’être marraine.  On baptise l’enfant, que l’on nomme Joachim, dans l’église de Genappe.  Dans cette petite église, jadis, avait été baptisé Godefroid de Bouillon.  Un heureux présage pour la croisade projetée ?  Dignes de la cour de Bourgogne, les présents offerts  à cette occasion sont magnifiques. 
Malheureusement, quatre mois plus tard, l’enfant va mourir.  On l’inhumera dans l’église de Halle.  A Bruxelles, le duc fera faire ses obsèques.

L’hospitalité généreuse accordée au dauphin brouille sérieusement Philippe avec le roi de France.  Pour reprocher au duc sa conduite, Charles VII lui envoie, à plusieurs reprises, des ambassades.  La guerre menace entre les deux hommes.  De part et d’autre, des troupes renforcent les frontières.   

Fin décembre 1459, une ambassade, envoyée par Charles VII  arrive à Bruxelles.  La délégation conduite par l’évêque de Coutance sollicite une audience publique au duc.  Philippe accorde la demande des Français.  Patient, pendant plus de deux heures, il écoute le discours de l’ambassadeur.  L’évêque dit au duc le mécontentement du roi de France à son égard.  Selon Charles VII, Philippe, par ruse, avait attiré à lui le dauphin.   Il le détenait en ses pays contre le gré et la volonté du roi.  Lui, évêque de Coutance  était chargé par le roi de France d’exhorter formellement le dauphin à rentrer dans son devoir.

Dans la grande salle du palais, celle où plus tard Charles-Quint abdiquera, l’évêque d’Arras répond pour le dauphin.  Il ne montre pas moins d’éloquence que l’ambassadeur de France.  Il s’étend d’abord longuement sur les louanges du roi, sur ses conquêtes.  Ensuite, il parle de la tendresse du prince pour son père.  Après avoir rapporté tous les exemples d’obéissance donnés par le dauphin, l’évêque d’Arras revient aux motifs de crainte qui peuvent le retenir en Bourgogne.  Enfin, il finit par prier Dieu que le roi ait compassion de son fils et qu’il veuille bien le laisser en repos dans l’honorable réception où il se trouve, en l’hôtel de son oncle.  Le discours de l’évêque d’Arras terminé, Philippe se lève.  A son tour, il prend la parole.  Devant tous, d’une voix claire et forte, le duc de Bourgogne contre-attaque.  Il réfute les accusations de l’évêque de Coutance :
 « Il semble, de la façon dont on parle, que j’aurais séduit et attiré monsieur le dauphin dans mes états ; mais il est notoire que la chose n’est pas ainsi.  Monsieur Louis est venu chercher ici sa sûreté, à cause de la crainte qu’il a du roi son père.  C’est pour l’honneur du roi que je l’ai reçu et soutenu de mes biens ».  Le duc ajoute que le dauphin est libre de rester dans ses pays tant qu’il lui plaira et lorsque monseigneur Louis  voudra  retourner chez son père,  il le fera accompagner par son fils, le comte de Charolais ou par lui-même. 

Charles VII
                               

Loin des soucis de son bel oncle, le dauphin séjourne tantôt à Genappe, tantôt à Bruxelles où sa présence à la cour crée des dissensions.  Le 21 mai 1461, une fille lui naît au château de Genappe.  Cette enfant reçoit le nom d’Anne.  Plus tard, Anne épousera le seigneur de Beaujeu, sera régente de France et tutrice de son frère, le futur Charles VIII.  

Philippe dont les facultés commencent à s’affaiblir, loin de s’apercevoir des manoeuvres de son hôte, continue à lui montrer la plus grande déférence.  Son fils Charles en fait souvent les frais.
Ce jour-là, dans la forêt de Soignes, Louis de France et Charles de Bourgogne chassent.  La fougue qu’ils mettent à courir le gibier les sépare du groupe.  Ils s’égarent chacun de leur côté. Complètement perdu, Louis avance au hasard dans la forêt.  Quand le soir arrive, Charles retrouve le palais.  Le dauphin n’est pas encore rentré.  Dans la cour, à peine met-il pied à terre qu’il monte voir son père.  Lorsque le duc voit son fils venir à lui, seul, il lui demande des nouvelles du dauphin.  Charles n’en a aucunes,  Il s’est lui-même égaré pendant la chasse.  A ces paroles, Philippe se fâche et entre, une fois de plus, dans une colère contre son fils.  Le duc lui ordonne de retrouver au plus vite le dauphin.  Il lui défend de reparaître devant lui avant de l’avoir retrouvé.  Bousculé de la sorte, le comte remonte à cheval et retourne dans la forêt.  Son père le fait accompagner par des gens à cheval portant des torches.  Tout ce monde, sans succès, bat la forêt, crie, appelle.  Inutilement, la lumière des torches éclaire les arbres, les sentiers, les chemins.  Toute une partie de la nuit se passe, de cette manière, en vaines recherches.  Inconscient des alarmes provoquées chez les Bourguignons par sa disparition, le dauphin reparaît tout à coup.  Son errance l’avait conduit jusqu’à huit lieues de Bruxelles.  Un paysan, auquel il avait donné une pièce d’or, l’avait remis sur le bon chemin.  Soulagé, le duc donna à cet homme une belle récompense.

Louis XI
                               

La mort de Charles VII en 1461, rappela le dauphin en France.

A la tête d’une armée, Philippe le Bon conduisit Louis à Reims.  Il eut l’honneur de lui placer la couronne sur le front. 

Le bel oncle espérait que les services rendus à son neveu, avaient établi, entre les deux branches de la maison de France, des liens d’amitié durable.  Le réveil fut brutal.  Le duc de Bourgogne s’aperçut bien vite, qu’il n’avait fait que changer d’ennemi.  Louis, qu’il avait si généreusement accueilli n’avait jamais eu qu’un seul but : Sa ruine !

 
la cour brûlée

vendredi 4 novembre 2011

Un dauphin de France à Bruxelles, 2e partie

Louis XI


Malgré l’étude, la chasse, les joyeux propos, le dauphin ne peut rester étranger aux affaires de la Bourgogne, il aime trop l’intrigue pour se contenter d’un rôle passif.  Alors, il l’utilise son temps libre en se trouvant des créatures.  Pour se faire des partisans, Louis s’intéresse aussi bien aux gens de basses conditions qu’aux grands seigneurs, il préfère même à ceux-ci les premiers.  C’est parmi le populaire qu’il trouve les instruments les plus dociles.  Le peuple a toujours eu une certaine vénération pour les « Grands ».  Lorsque Louis en est dégoûté ou après s’en être servi, il peut briser ces petites gens sans danger.   A jeter après usage, en somme.

Olivier de la Marche : «  où il savoit nobles hommes de renommée, il les achetoit à poids d’or, et avoit très-bonne condition.  Mais il fut homme soupçonneux, et légèrement attroyoit gens, légèrement il les reboutoit de son service ; mais il estoit large et abandonné, et entretenoit par sa largesse ceux de ses serviteurs dont il vouloit servir, et aux autres donnoit congé légèrement, et leur donnoit le bond à la guise de France. ». 

Ainsi, lorsqu’il rencontre, un homme de quelque capacité, parmi les seigneurs ou les domestiques que le duc met à sa disposition, il s’empresse de le gagner, soit par des flatteries, soit par de l’argent.  Avare pourtant, Il dépense dans ce genre d’affaires des sommes assez considérables.  De toutes façons c’est de l’argent bourguignon, alors pourquoi se gêner.  Malgré le soutien financier de Philippe, la bourse de Louis est souvent vide.  Il contracte même des dettes pour lesquelles, naturellement le duc donne sa garantie.  Mais ces moyens pour se concilier des partisans sont infaillibles. 

Il est clair que la réussite ou la faillite d’un Etat dépend de la qualité de ses serviteurs.  Seulement, un serviteur de valeur, habile et fidèle, cela a toujours un prix.   Qu’en est-il à la cour de Bourgogne ? 

Comme on pourrait le croire, la très honorable fonction d’écuyer panetier du duc n’enrichit pas le porteur du titre.  En 1447, l’écuyer panetier Olivier de la Marche reçoit trois sous par jour, c’est-à-dire le même salaire que les valets de fruits, de torches ou d’étables.  C’est bien peu, lorsque l’on sait qu’il a des responsabilités et qu’il accompagne des ambassades.  Georges Chastellain, qui exerce la même fonction et que le duc envoie en missions, parfois secrètes, doit s’endetter pour pouvoir les mener à bien.

Chastellain au duc de Bourgogne : « …Tu as le fardeau de l’honneur du monde entre tes mains, et l’autorité de pouvoir faire ou défaire ta propre bénédiction.  Tu dois avoir grand soin comment tu tiendras en estat l’ancien édifice que tes pères ont fondé…si Dieu plaist, tu ne frustreras point leur expectation par petit entendre…Tu dois à chacun vouloir satisfaire et traiter chacun en nature de noble prince ; gagner cœurs et courages par vertu ; les sujets par bonne gouverne ; les serviteurs par recognoissance…Ne fait à ignorer que la seule et souveraine félicité des princes pend en la félicité de leurs sujets… »

Il semble que le duc ne la pas entendu, mais Louis XI, roi de France l’avait bien compris.  L’histoire lui a donné raison. 

C’est donc principalement parmi les seigneurs et les domestiques de la maison de Bourgogne que le dauphin s’applique à se faire une clientèle.  A partir de 1461, époque où Louis monte sur le trône, on voit presque tous les personnages de la cour de Bourgogne quitter leur ancien maître pour passer à son service.  Par après, Louis XI ne négligera pas non plus ceux qui étaient encore restés fidèles au duc.  En langage moderne cela s’appelle la fuite des cerveaux, car mieux payés ailleurs.

Homme du peuple, Olivier le Dain, son barbier, né à Tielt en Flandre, ne lui coûte pas cher à gagner.  Plus tard, il fera de ce Flamand, un ministre et un ambassadeur.  Une conquête beaucoup plus importante sont les Croy.  Aussi s’applique-t-il à les séduire, et il y parvient.

Pendant que Louis s’occupe à sa manière des affaires de Bourgogne, les menaces de guerre avec la France ne cessent pas. La cause ? on s’en doute : la présence du dauphin auprès de Philippe. Alors d’interminables négociations accaparent les deux souverains.  Ce ne sont qu’ambassades sur ambassades, correspondances sur correspondances.  On prétend que Charles VII  déclara, dès le début, que le duc nourrissait en son sein, le renard qui mangera ses poules.  Les événements firent bien voir la justesse du mot. 

Mais, flatté d’avoir chez lui l’héritier de la monarchie française, se sentant encore plus incontournable dans le jeu politique, Philippe vieillissant, il a, à cette époque soixante-et-un ans, ne se rend pas du tout compte des intentions réels de Louis.  « L’affaire de Croy » ne lui ouvrira pas plus les yeux.


Madame de Charolais


En 1457, deux naissances à la cour de Bruxelles : madame de Ravenstein accouche d’une fille que le dauphin tient sur les fonts.  Au mois de février, madame de Charolais accouche d’un enfant du sexe féminin.  Celle-ci reçoit le nom de Marie, en l’honneur de Marie d’Anjou, mère du dauphin.

Jacques du Clerc : « en cest an mil quatre cents cinquante six (ancien calendrier), par un mardy, dix septième jour de febvrier, madame Catherine, femme du comte de Charollois, et fille du duc de Bourbon, en la ville de Bruxelles accoucha d’une fille….  Et luy donna icelluy daulphin à nom de Marie, pour l’amour de la reine de France sa mère, la quelle s’appeloit Marie.. »


Château de Genappe

Au moment de cette naissance, le dauphin chasse à Genappe.  Tout en joie de l’heureux événement, le comte de Charolais, accompagné d’une suite imposante, va à sa rencontre.  Il le prie d’être le parrain de la petite Marie.  Louis accorde cette demande avec bienveillance.  La chasse finie, côte à côte, tous deux reviennent à Bruxelles.  Le baptême de la petite mademoiselle de Bourgogne est célébré dans l’église du Coudenberg.  A cette occasion, la magnificence est portée à son comble et l’étiquette observée avec rigueur.  Philippe se trouve absent, et peut-être n’en est-il pas fâché.  A la cour, on regarde comme un très grand honneur que le dauphin se tienne à la droite de l’enfant porté par sa grand-mère.  Les marraines sont la duchesse Isabelle et madame de Ravenstein.

Ancienne église Saint-Jacques sur Coudenberg
                                                  

« … Et la tint sur les fonts monseigneur le daulphin de Vienne, la duchesse de Bourgoingne et la dame de Ravestain, niepce d’icelle duchesse et femme de Adolf de Clefves.  A la nativité de la quelle fille on féit solemnelle feste. 
 …Et à porter icelluy à fons, alloit devant, le fils du duc de Gueldres, nepveu du duc de Bourgoingne, lequel portoit ung bacin ; après luy alloit Adolf de Clefves, nepveu aussi du duc, lequel portoit ung cierge bénit.  Après lesquels trois, la duchesse de Bourgoingne portoit l’enfant, et à sa dextre estoit le dessus dict daulphin, qui tenoit sa main sur le chief de l’enfant, en le soutenant ; et y avoit 500 torches ou plus.  Et fust au bapteme l’evesque de Cambray, frère bastard du duc, et l’evesque de Toul abbé de Sainct Bertin… »

Nouvelle église Saint-Jacques sur Coudenberg
                                           

Si à la cour on considère la présence de Louis comme un privilège, les Bruxellois et les autres sujets du duc ne voient pas d’un très bon œil sa présence au cœur des provinces.  Quelques-uns soupçonnent même sa conduite de n’être que dissimulation.  Selon ces mauvais esprits, Louis, de concert avec son père veut pénétrer les desseins de Philippe pour abattre la Bourgogne.  Il désire connaître mieux l’esprit des grands et du peuple, pour semer la discorde.

Et cette discorde éclate en effet, et de manière à justifier tous les soupçons.

Les seigneurs de Croy étaient alors parmi les plus puissants de toutes les provinces que le duc de Bourgogne réunissait sous sa domination.  Originaire d’Amiens, cette famille devait son élévation à Jean de Croy, favori de Jean-Sans-Peur, impliqué dans le meurtre du duc d’Orléans.  Les Croy jouissaient auprès de Philippe du même crédit qu’ils avaient eu auprès de son père.  On disait même que le duc se proposait de morceler ses domaines en leur faveur.  Avides, ils avaient osé disputer au comte de Charolais les meubles de la succession de madame de Béthune.  Orgueilleux, ils traitaient le fils de leur maître avec hauteur.  Charles frémissait d’indignation, en se voyant ainsi négligé.  Il les suspectait d’être vendu à louis et d’un autre côté, de rechercher continuellement à obtenir de son père des faveurs qui affaiblissaient la puissance du duché.  En politique, Charles leur reprochait d’avoir, sous une certaine influence, conseillé la rétrocession à la France des villes de la Somme.  
Excédé, le duc de Charolais décide d’avertir son père du double jeu des Croy.  Malheureusement, Philippe ne prend pas au sérieux les griefs de son fils.  Déçu par cette attitude, Charles, dès ce moment, regarde de travers cette famille et deux clans se forment à la cour.  Cependant, Il ne se trompe pas.  Les Croy recherchent de plus en plus les faveurs du dauphin.  Sentant le vent tourner, ils ont besoin d’un appui plus grand contre le comte de Charolais.  La rupture ouverte, entre eux, a lieu en 1457.  Il s’agit de remplacer en leur absence les chambellans du comte.  Charles veut donner la troisième place de sa chambre au fils du chancelier Rolin, son père, au fils de Jean de Croy, sire de Chimay.   
Malgré son père, le comte de Charolais s’obstine à ne pas changer l’ordonnance qu’il a rendue.  Le duc l’appelle et lui demande d’apporter cette ordonnance.  Le document à la main, Charles retrouve son père dans son oratoire, madame de Bourgogne est présente.
Sans attendre, Philippe tend la main vers Charles :
- Donnez-moi votre ordonnance !
 Charles la lui remet.  Le duc l’arrache des mains de son fils et la jette immédiatement au feu. 
- Maintenant, allez en faire une nouvelle !
Charles s’emporte et jure qu’il n’en fera pas d’autre.
- Je ne me laisserais pas gouverner par les Croy comme vous !
Les mots terribles sont dits.  Plus qu’une offense, c’est un crime !  Le duc entre alors, dans une telle colère qu’il chasse son fils et lui ordonne de quitter ses états.  Intervient à ce moment, dans la tempête, la duchesse. L’épouse devient mère et la mère sort ses griffes.  Violemment, Isabelle s’oppose à son mari et prend la défense de son fils : - Si vous chassez mon fils, je pars avec lui !
Et l’orage continue.  Tous trois ont de si rudes paroles, de si effrayantes rages que tout espoir de conciliation semble impossible.  Certains racontent que Philippe aurait sorti son épée et en aurait menacé son fils.    

Resté à Bruxelles pour les fêtes du baptême, le dauphin de France se trouve encore au palais.  Sortant de l’oratoire, la duchesse Isabelle, éperdue, court chez Louis, lui raconte le déchaînement de colères qu’elle vient de vivre et implore son intervention.  Secrètement, le dauphin doit applaudir ce nouveau désordre chez ses ennemis, dont indirectement il en est la cause.  Venir lui demander de l’aide, c’est encore l’occasion pour lui, d’ajouter un peu d’huile sur le feu - Décidément ces Bourguignons, des incorrigibles ! -  Naturellement, lorsque Philippe voit l’héritier de France venir lui demander le pardon de son fils.  Lorsqu’il voit sa plaie mise à nu devant celui qui le dernier aurait dû le savoir.  Il en éprouve une émotion telle qu’il quitte, sur le champs, le palais.  Dans la cour, il enfourche un cheval et s’éloigne seul comme un furieux dans la forêt de Soignes où il s’égare.  De son côté, le comte de Charolais, non moins emporté, en avait fait autant.  Quand la nuit arrive, ni l’un ni l’autre ne paraissent.  La duchesse, au désespoir, redemande à grand cris son mari et son fils.  A la nuit tombante, le duc aperçoit de loin le feu d’un charbonnier.  Philippe donne des éperons. Arrivé à sa hauteur, le duc se fait reconnaître.  Il lui donne quelques pièces et l’homme le conduit jusqu’à l’habitation de l’un de ses veneurs.  Ce fut là qu’il coucha et que l’on le retrouva le lendemain.  Quant au comte de Charolais, il avait trouvé asile à Dendermonde auprès de sa femme. 
Cette affaire fait grand bruit dans la ville.  Craignant que l’opinion publique ne le dépeigne comme un ennemi portant partout le désordre, le dauphin se voit forcé d’intervenir.  Il joue le médiateur, l’homme de paix.  Pour la galerie, il devient Louis le réconciliateur.  Le dauphin envoie plusieurs fois à Dendermonde le sire de Ravenstein et le héraut Toison d’or Jean Lefèvre de Saint-Rémy.  Ils doivent engager Charles à témoigner à son père une déférence que Louis n’a pas pour le sien.  Moins obstiné que le dauphin, Charles, toujours ulcéré, va céder, par respect filial et aux conseils du chancelier Rolin.

Chancelier Rolin

L’héritier de Bourgogne rentre vite en grâce auprès de son père.  Le duc se contente d’exiger le renvoi de deux écuyers de sa maison, tous deux trop habiles conseillers.  Ils passèrent en France, l’un entra  au service du roi et l’autre demeura à Paris.  Par eux, le dauphin apprit ensuite ce qui se passait dans les conseils privés de son père. Mais le duc ne pardonnera pas à la duchesse sa démarche inconsidérée auprès du dauphin.  Désormais, il l’exile de sa présence.  Le maréchal de Bourgogne lui apporta les reproches et la décision de son mari.  Elle s’en montra fort affligée,
- Comment devais-je faire ?...Il faut bien que monsieur me pardonne ; je ne suis qu’une étrangère ici ; je n’ai que mon fils qui me console et me soutienne.
Bannie par Philippe, Isabelle se consacra, dès lors, à la religion.

Pendant tout le temps de son séjour dans les Pays-bas, Louis sera l’objet des plus délicates attentions et plus grandes prévenances.  En 1457, entre autres, le duc fera différer jusqu’au samedi la sortie de l’ommegang afin qu’il puisse le voir.  Mais la présence de ce prince à Bruxelles aura bientôt des suites funestes pour la maison de Bourgogne.

A suivre…

Place royale, emplacement du palais disparu 
                                   








jeudi 20 octobre 2011

Un dauphin de France à Bruxelles


Cet an Monseigneur le dauphin,
De douze hommes environné,
Vint vers Bourgogne son affin,
Et se partit du Daulphiné
( les vigiles de Charles VII – extrait)


La place royale, était jadis la cour du palais des ducs de Brabant.  Palais qui pour une histoire de confiture, brûla au dix-huitième siècle.  On appela alors cet endroit « la cour brûlée ».  Si l’histoire communale de Bruxelles s’est surtout faite à la grand’place.  L’histoire des rois, des reines et des nations s’est construite dans et autour du palais disparu.  D’illustres hôtes y logèrent, c’est leur histoire que ces chroniques prétendent raconter.
L’un des ses hôtes, fut un héritier du trône de France, le futur Louis XI.  C’est à l’âge de trente-trois ans et possédant une solide expérience politique et guerrière, qu’il arriva à la cour de Bruxelles.  Pendant cinq années, il y prépara la chute de la maison de Bourgogne. 
Une page de l’histoire de France qui s’écrivit d’abord à Bruxelles.

L’an 1456 - A la tête d’une puissante armée, le duc de Bourgogne Philippe le Bon entre dans l’évêché d’Utrecht.  Le duc ambitionne d’y introniser son fils naturel David.  A cette occasion, Bruxelles lui a envoyé des canonniers et les métiers, des combattants.  Cette campagne n’est pas encore finie que le duc apprend l’arrivée inattendue, à Bruxelles, de Louis, dauphin de France. 

Charles VII
Les démêlés de ce prince avec son père, Charles VII, avait pour objet Agnès Sorel, la maîtresse du roi.  Comme toutes les favorites, la dame de Beauté, employait son ascendant sur le roi.  Ce que ne goûtait guère l’ambitieux dauphin.  Il ne supportait pas non plus, l’outrage fait à sa mère par la conduite de la belle.  A la mort de la favorite, d’étranges bruits avaient couru sur le compte de Louis.  On sait depuis peu qu’elle mourut empoisonnée. 


Agnès Sorel, masque mortuaire

Depuis dix ans, le dauphin se tenait éloigné de son père.  Il s’était retiré dans le Dauphiné.  Avec les années, la rancoeur du roi envers son fils ne fit que s’accroître.  Lassé de ses agissements, il résolut de déployer toute sa sévérité contre le dauphin.  Averti que le comte de Dampmartin, obéissant au roi, était sur le point d’entrer dans sa province avec des troupes, il se sauva précipitamment en Bourgogne.

Ce fut vers la Saint-Martin, à huit heures du soir que Louis escorté d’environ dix cavaliers fit, par la porte de Louvain, son entrée à Bruxelles.  A la porte du palais, la duchesse de Bourgogne reçut le dauphin de France.  Dans cette cour qu’on appelait autrefois « les bailles », Louis descendit de cheval.  Il baisa la main de la duchesse Isabelle, de sa belle-fille, madame de Charolais, et de madame de Ravenstein.  Toutes s’agenouillèrent devant lui.  Puis il vint baiser les mains des autres dames et demoiselles présentes.

Après cette cérémonie courtoise, il prit le bras de la duchesse.  Contrariant les règles de la bienséance, il voulut la mettre à sa droite.  Cela entraîna entre eux une vive conversation.  « Monsieur, disait la duchesse, il semble que vous avez désir que l’on se moque de moi, car vous voulez faire faire ce qui ne m’appartient pas ».  Le dauphin assurait le contraire, et que c’était à lui d’honorer madame de Bourgogne, car il était le plus pauvre du  royaume de France, et ne savait où trouver refuge, sinon chez son bel oncle Philippe.  Ils discutèrent ainsi pendant plus d’un quart d’heure.  Finalement le dauphin capitula.  Ce qui était plutôt rare chez lui.  Il lui donna sa main gauche mais prit le bras de la duchesse.  Elle ne pouvait non plus accepter cela.  La duchesse Isabelle protestait que pour rien au monde elle n’irait à sa main ou sur la même ligne, question d’étiquette.   Cette fois, rien n’y fit.  Le dauphin ne lâcha pas prise.  Elle dut accepter à son tour.  On jasa beaucoup à la cour de cette affaire.  Gênée, elle conduisit comme cela le dauphin dans sa chambre.  On avait attribué à Louis la chambre du duc absent.  En quittant le dauphin, elle et les autres princesses, dames et demoiselles s’agenouillèrent de nouveau jusqu’à terre. 

Isabelle de Portugal

Le dauphin envoya l’un de ses gentilshommes en Hollande pour annoncer au duc de Bourgogne, son arrivée à Bruxelles. 
Philippe informa le roi de France de l’arrivée de son fils, chez lui. 
Très diplomate, le grand duc d’Occident agissait prudemment pour ne blesser extérieurement aucune convenance.  Pour éviter tout conflit, Il ne se rendrait pas à Bruxelles, avant d’avoir reçu une réponse de Charles VII.  La réponse évasive qu’il reçut de celui-ci n’éclaircissait malheureusement pas la situation.  Ce fut sans connaître vraiment les intentions du roi de France que le duc décida de rentrer.  Il retrouva  son palais le quinze octobre. 

Lorsqu’elles apprirent l’arrivée de Philippe, la duchesse et madame de Charolais descendirent jusqu’au milieu de la cour pour l’accueillir.  Le dauphin l’apprit à son tour, et sortit de sa chambre.  Il se rendit auprès de Madame Isabelle.  La duchesse eut beau lui expliquer, que les règles de l’étiquette étaient gravement enfreintes par sa présence et qu’il devait remonter dans ses appartements, l’incorrigible ne l’écouta pas.  Louis attendit avec les autres, le duc Philippe. 

Quand le duc sut que le dauphin l’attendait au milieu de la place, il descendit de cheval aux grilles du palais, et du plus loin qu’il vit le dauphin, il s’agenouilla jusqu’à terre.  Le dauphin voulut aller à lui, la duchesse le retint par le bras, ce qui donna à Philippe le temps de faire un deuxième hommage.  Quand enfin, Louis s’avança, le duc s’agenouilla de nouveau jusqu’à terre.  En réponse, Louis s’inclina fort bas, pris son oncle par le bras, et ensemble, ils montèrent ainsi l’escalier.  
Le dauphin joua l’épouvanté.  Il exposa les raisons qui l’obligèrent à s’expatrier.  Louis ne manqua pas de raconter ses nombreux griefs au duc.  Il l’assura que s’il n’avait pas trouver aide et protection à la cour de Bourgogne, il serait passé en Angleterre.  Là-bas, il aurait fait alliance avec les ennemis de la France. 

Philippe le Bon
Le duc lui déclara : « Monseigneur, soyez le bien-venu en mes pays.  De votre venue je suis fort joyeux, mais en tant qu’il touche de vous faire aide de gens et de finances, sachez de certain que, contre tous les princes du monde, je vous voudrais faire service de corps et de biens, sauf contre monseigneur le roi, votre père, contre lequel, pour rien, je ne voudrais entreprendre aucune chose qui fût à son déplaisir.  Et au regard de vous faire aide pareillement, pour mettre hors de son hôtel aucun de son conseil, pareillement je ne le ferai pas ; car je le tiens si puissant, si sage et si prudent, qu’il saura bien réformer ceux de son dit conseil, sans qu’il soit besoin qu’autrui s’en doive mêler, et de ce je m’attends bien à lui. » (Mathieu de Coucy).  Voilà le dauphin prévenu.  Philippe ne l’aiderait pas dans sa querelle avec son père.  Ils eurent encore ensemble d’autres paroles que personne n’entendit.

Philippe, prince français, ne voyait rien au-dessus de la couronne de France.  Il traita son hôte en fils de roi.  Les degrés de proximité du trône établissait l’ordre des préséances, aussi Philippe, pendant tout le séjour du dauphin, observa sévèrement à son égard les lois de l’étiquette. 

Pour l’aider à vivre, il lui assigna une rente de 36.000 florins et le château de Genappe pour résidence.  Assez proche de Bruxelles, ce château offrait une demeure aussi saine qu’agréable au dauphin.  Entouré de ses fidèles, de gentilshommes bourguignons et de Bruxellois comme le sieur de Kestergat, amman de Bruxelles, le dauphin satisfaisait son goût pour la chasse dans la forêt de Soigne.  Ses longues soirées d’hiver étaient remplies par les plaisirs de la table, le jeu et les récits grivois.  Il aimait ces joyeux contes dans lesquels prenaient place sans détour, les maris trompés et les femmes infidèles. Superstitieux et déjà fort intéressé par la divination, le futur Louis XI fréquentait sans relâche les astrologues du pays.  Il apprit ainsi à connaître le grand almanach.

Le duc de Charolais

Malgré leurs caractères différents, la passion commune pour la chasse de Louis et du fils du duc, le comte de Charolais, établit entre eux une sorte d’intimité.  Charles avait été élevé au milieu d’une cour brillante, dans les principes de la chevalerie. Louis, au contraire, dédaignait ces rêveries chevaleresques.  Le premier s’égarait dans un monde imaginaire de gloire.  Le second réduisait l’existence à un simple mécanisme.  L’un s’abandonnait aux passions, le second les réprimaient.  Incapable de feindre, le Charolais s’attirait le mépris du dauphin qui avait fait de la ruse et de la dissimulation une conduite de vie.  Profitant de ses loisirs forcés, Louis s’inscrivit à l’Université de Louvain.  C’est là, qu’il puisa sans doute son goût pour Aristote.  A Louvain, pour la première fois, il entendit parler d’un certain Wesselus Gansfortius.  Devenu roi de France, il l’appela pour réformer l’université de Paris.

A suivre.

Louis XI

mardi 11 octobre 2011

La Garde Civique

Se méfiant du bon peuple des villes, pour l’avoir vu à l’œuvre dans les journées de septembre, les constituants de 1830, pour défendre les institutions contre cette multitude turbulente, instaurèrent, dans la loi, une Garde Civique.

Survivante des vieilles milices communales ou copie de la Garde Nationale française, la Garde Civique, destinée au maintien de l’ordre et de la tranquillité des villes, était une garde bourgeoise.  Ses membres étaient recrutés presque entièrement dans cette classe sociale.  Les pauvres en étaient exclus, leurs ressources ne leur permettaient pas d’acheter l’équipement nécessaire à ce service.

Cette Garde ne concernait que les agglomérations d’une certaine importance, aussi quelques grands patriciens, resquilleurs, pour échapper à cette incorporation, se domiciliaient dans les villages des banlieues de celles-ci.

Mais cette Garde, faite de tous ces gens convenables, ne fut pas toujours une très bonne idée.  Si les gardes civiques voulaient bien partager avec l’armée, les grandeurs et les servitudes de la fonction, ils entendaient cependant bien rester citoyen. 
Ainsi, un jour que la population était fort en colère contre les agissements du gouvernement, des groupes de gardes civiques protestèrent devant le palais royal.  La crosse du fusil en l’air, ces iconoclastes chantaient : « au balcon, roi de carton ».  Et lorsque le 7 septembre 1884, des milliers de catholiques, venus soutenir ce même gouvernement, manifestèrent, à leur tour, dans les rues du centre de Bruxelles, ils furent, malgré la présence de la Garde Civique, frappés à coups de bâton, par des groupes d’étudiants.  Selon les témoins, les gardes civiques massés devant la Bourse, pour maintenir l’ordre, n’empêchèrent pas les étudiants d’agir et repoussaient plus volontiers, à coups de crosse, les catholiques qui tentaient d’échapper à la raclée.

Quand les pelotons atteignaient l’effectif d’un régiment d’infanterie, ils devenaient une légion. Bruxelles en possédait deux et chacun de ses faubourgs en possédait une.  Chaque légion était dotée d’un bel état-major, colonel, lieutenant-colonel, majors et commandants.  Bien entendu, ces hauts gradés se déplaçaient à cheval.  La plupart les louaient.  Les mauvaises langues osaient prétendre que certains de ces officiers empruntaient leur monture aux écuries de la Compagnie des Tramways Bruxellois.  Les transports de personnes, à cette époque, se faisait encore par traction animale. 

Il arriva, plus d’une fois, que le canasson promu provisoirement à la dignité de coursier, accoutumé à l’itinéraire de sa ligne, s’arrêtait à chaque halte qu’il reconnaissait.   La marche s’interrompait alors brutalement pour le cavalier et sa colonne.  Et cela à la grande joie irrévérencieuse de la troupe rigolarde qui suivait son chef.   On racontait, encore, qu’un de ces majors cavaliers, ayant enfourché un cheval de cirque, eut la désagréable surprise de voir sa bête danser, faire des cabrioles, dès que la musique de la légion entonnait une marche joyeuse.  Et cela, encore et toujours pour le plus grand plaisir de la troupe.

Chaque légion avait sa musique, son tambour-major, au ventre imposant et sa cantinière portant sur la hanche son tonnelet bien rempli de genièvre.

Les uniformes des gardes n’étaient pas des plus fringants.  Pantalon et veste noirs garnis aux coutures d’un liséré rouge, l’ensemble boutonné de cuivre mat et un chapeau en feutre dur surmonté, les grands jours, d’un panache en plume de coq, complétait le caractère militaire du vêtement.

Les gardes civiques subissaient un entraînement long, mais assez fantaisiste.  Les sous-officiers étaient élus.  Ces « emplois » convoités donnaient parfois lieu à des complots délirants.  Ces élections tournaient, par moment, à la farce.  C’est ainsi, qu’un jour, une compagnie élit pour sergents (au plus grand désespoir des supérieurs) : un cardinal, une chanteuse et un journaliste qui avait la Garde Civique en horreur.

Les instructions, exercices et prises d’armes se déroulaient habituellement dans le quartier d’où étaient originaires les membres du peloton.  Comme le recrutement était principalement local, l’allure de la troupe en souffrait un peu.  L’alignement des hommes était assez irrégulier. Des gars de toutes tailles, des gros, des maigres, des grands et des petits composaient la ligne.  C’était pire encore quand tous ces civils en uniformes essayaient de marcher en cadence.  La ligne, encore à peu près maintenue au repos, se désagrégeait rapidement pendant la marche.  Les petits trottinaient pour rattraper  les grands qui marchaient en mesure.
Aux jours des grands défilés devant le palais royal, quand, suivant immédiatement la rigueur des militaires, la Garde Civique s’avançait de la manière pittoresque qu’était la sienne, elle déclenchait une  franche rigolade parmi les spectateurs.

La Garde Civique était aussi pourvue d’un bataillon d’artillerie, mais on ne vit jamais ses canons.  Mais, le deuxième jour de la fête nationale, c’est à elle que revenait l’honneur de tirer, au parc du Cinquantenaire, les salves annonçant les festivités du jour.

Le pompon était tenu par l’escadron de la Garde Civique à cheval, que commandait, alors, superbe et majestueux, un notaire-sénateur.  Cette formation avait adopté, à quelques exceptions près, l’uniforme éblouissant des guides de l’impératrice de France, Eugénie.  Quand ils paradaient, chargés de brandebourgs, de soutaches, de parements et d’aiguillettes d’argent, la population bruxelloise entrait dans le monde de l’opérette viennoise.   Ce corps représentait l’aristocratie de la Garde Civique.  Il ne descendait jamais dans le bas de la ville, trop populaire.  Il se contentait habituellement de l’avenue Louise et des beaux boulevards du haut de la ville.  Tandis que les autres corps, venaient régulièrement animer les boulevards du centre.  Ils entraînaient à la suite de leurs fanfares les promeneurs du dimanche.  Ces corps se dispersaient place de Brouckère.  Cette place, entourée de brasseries, d’estaminets et de bars à vin, était toute désignée pour la ruée vers les pompes à bière et les comptoirs de zinc.  Pour épater  les civils, on s’y pavanait en bel uniforme, le verre à la main, on se donnait du « mon major », du « mon capitaine », du « mon lieutenant », voire même du « sergent ».

Ces soldats du dimanche qui prenaient leur rôle au sérieux ont offert mille anecdotes amusantes au public.  Sur de nombreuses scènes, ils furent souvent la cible des humoristes.   

Il leur suffisait de dire (ou de le chanter) :  « halte-là, on ne passe pas, la Garde Civique est là »,  pour que tout de suite, le calme revienne.

Malheureusement, plus tard, le gouvernement militarisa cette institution bon enfant.  On lui imposa, pour de simples éclats de voix, de simples désordres de rues, des consignes implacables, plus conformes à la guerre qu’au maintien de la tranquillité publique.  Dès ce moment-là, les fusils partirent parfois trop vite.  Et cela se fit, notamment à Louvain et à Mons, du pas très joli, du vilain, et même du très vilain.

                            

La garde Civique fut dissoute en 1920.