Ami lecteur, amie lectrice, qui que tu sois, sois le/la bienvenu(e).


Bruxelles, cité européenne, véritable pot-pourri de civilisations a bien des histoires, petites ou grandes, à raconter au curieux.

Jacques De Cerisy plonge dans le passé chaotique de cette ville, retrouve les visages disparus de ceux qui ont fait son Histoire et rapporte leurs gestes effacés par le temps.

Sous des dehors parfois tristes, la cité cache de l’exotisme et de l’extraordinaire. Presque partout surgissent les souvenirs, souvent indirects, la ville a tellement changé. Mais qu’à cela ne tienne, la mémoire est là. Les lieux ont disparu mais les endroits demeurent, cela suffit pour raconter cet autrefois…

« …c’était au temps où Bruxelles… »



vendredi 10 février 2012

Marie de Médicis et Gaston d'Orléans à Bruxelles - 1ere partie


La cour brûlée
                                                
En 1631, Bruxelles vit arriver la plupart des ennemis du cardinal de Richelieu, les ducs de Vendôme et de Bouillon, le seigneur de Sedan et la reine-mère Marie de Médicis, veuve d’Henri IV et mère Louis XIII.
 
Arrivée de Marie de Médicis au palais de Bruxelles
Le 13 août, accompagnée de l’Infante Isabelle, la reine-mère de France entrait solennellement dans Bruxelles.  Déjà, à quelques distances de la cité, rangés de chaque côté de la route, en haie d’honneur, dix enseignes de bourgeois et les cinq serments de Bruxelles lui présentaient les armes.  A la porte d’Anderlecht, trois cents bourgeois se tenaient sur les remparts.  Les bourgeois et les canonniers bruxellois saluèrent l’arrivée du cortège, par des salves de mousqueterie et d’artillerie.  A l’entrée de la ville, pour que le peuple puisse suivre la réception, les autorités avaient élevé un théâtre drapé d’écarlate.  Sur cette scène, symboliquement, l’amman et le magistrat présentèrent à Marie de Médicis, dans un bassin d’argent, la clef d’or de la ville.  Placés dans une tribune, à côté de ce théâtre, douze musiciens accompagnaient de leurs instruments la cérémonie.  Dans un discours, le pensionnaire Charles Schotte glorifia la reine-mère de France, cette Junon veuve de son Jupiter.  Ensuite, le cortège se remit en route au son de la cloche de l’église Saint-Nicolas.  Arrivé sur la grand’place, magnifiquement décorée et illuminée, le cortège fut salué par un feu de mousqueterie de trois cents autres bourgeois.  Au palais, le premier maître d’hôtel, d’Andelot, complimenta Marie de Médicis.  Le lendemain, le magistrat lui offrit le vin d’honneur dans de grands vases rouges à anses dorées, privilège que la ville n’offrait qu’aux souverains.  Les conseils du gouvernement, les cours de justice, la noblesse, vinrent ensuite saluer Marie.  Les jours suivants, la reine alla visiter les principaux édifices de la ville, Sainte-Gudule, la nouvelle église du Bon-Secours et Laeken.  Le couvent des Jésuites lui offrit de nombreux divertissements : jets d’eau, ballets, feux d’artifice, combats de bêtes sauvages. 

Marie de Médicis
                                                           
Par certains côtés, Bruxelles valait bien Paris. 

Naturellement, toutes ces prévenances étaient dictées par la politique.  Marie se trouvait être en même temps la belle-mère du roi d’Espagne, Philippe IV et la mère du roi de France, Louis XIII.  Entre les deux pays, les luttes commencées sous Charles-Quint continuaient encore.  C’était donc, pour l’Espagne, un énorme avantage que d’avoir chez elle, à Bruxelles, la reine-mère de France. 

En effet, dans une lettre datée du 30 septembre 1631, l’infante Isabelle écrit ceci à Philippe IV :

« La venue aux Pays-Bas de Marie de Médicis est toute spontanée…on est d’avis à Bruxelles que les circonstances présentes fournissent une occasion excellente de semer la discorde en France et d’immobiliser de la sorte Louis XIII.  A entendre Marie de Médicis et le duc, ils ont beaucoup de partisans en France ; de fait cela n’est pas prouvé…  »



Quelles étaient donc les raisons de la « venue spontanée » de Marie de Médicis chez l’ennemi ?

Depuis des années Richelieu s’était installé entre la roi et la reine-mère.  En 1630, Richelieu que l’on croyait, après la fameuse journée des dupes, disgracié, chassa, à sa manière – accusation, arrestation, condamnation - tous ses ennemis d’auprès du roi.  L’année suivante, le 31 janvier, en colère contre l’influence grandissante du ministre, le frère du roi, Gaston d’Orléans menaça publiquement Richelieu.  Puis, prudent, sans attendre, il se retira, chez lui, à Orléans.
Marie de Médicis et son second fils Gaston n’attendaient qu’une occasion pour évincer l’encombrant cardinal.  Le ministre prit les devants. 
Sur ses conseils, le 17 février 1631, Louis XIII, prétextant une chasse, pria sa mère de l’accompagner.  Sans se douter du piège, Marie se rendit à Compiègne.  Le 23, pendant le sommeil de sa mère, le roi se retira.  Il la laissa seule et prisonnière.



Les confidents de Marie, presque tous acquis au cardinal, l’effrayaient.  Ils lui racontaient que le but de Richelieu était de la tenir éloignée de la cour, de la renvoyer en Italie, enfin de se débarrasser une fois pour toute d’elle et de ses continuelles intrigues.  Ce qui était vrai.  Elle prit peur et se sauva en Flandre au grand contentement du ministre qui la laissa filer.

Gaston d’Orléans, inquiet de la tournure des événements, tenta alors de se rebeller.  L’armée royale commandée par Richelieu se porta à sa rencontre.  A son approche, il s’enfuit et se réfugia en Lorraine. 

Le départ de Marie et de Gaston, ses deux ennemis, augmenta considérablement la puissance du cardinal.  Il dirigeait seul le roi et de la main gauche, il tenait le sceptre. 

Marie de Médicis prit ainsi le chemin de Bruxelles accompagnée de la comtesse de Moret, du jeune marquis de Vardes et de quelques gentilshommes dévoués.  Les duchesses de Roannez et d’Elbeuf les rejoignirent bientôt.
 
Le roi apprit par son ministre la fuite de sa mère et sa colère contre elle fut très grande.

A présent, seul véritable maître à bord, Richelieu travaille à punir ses ennemis, la reine-mère, Gaston et leurs partisans.

Craignant que les décisions de justice du parlement soient contraires à sa volonté, Richelieu fit ériger de nouveaux tribunaux.  Le parlement se plaignit, le ministre menaça et tout devint silence.  Dès lors, les commissaires nommés par le cardinal exercèrent sa justice.  Des commissaires courtisans qui regarderont plus le pouvoir qu’ils n’écouteront les accusés.

Une chambre s’assembla pour faire le procès des proches et de tous ceux qui avaient suivi Marie de Médicis.  Deux intimes de la reine-mère, un astrologue et un médecin, Senelle et Duval, furent les premières victimes.  On les condamna aux galères.  Le marquis de la Vieuville, le duc de Roannez et la comtesse du Fargis furent condamnés à être décapités en effigie.  On confisqua les biens de la comtesse de Moret et de son fils, des marquis de Boissy et de Sourdéac, des ducs de Roannez, d’Elbeuf et de Bellegarde et du président Le Coigneux.  Le duc d’Elbeuf fut encore privé de son gouvernement de Picardie.  On le donna au duc de Chevreuse, dont l’épouse réconciliée avec le cardinal, obtint la permission de revenir à la cour.  Raccommodé avec cette duchesse, Richelieu n’avait-il pas envie de vaincre enfin les rigueurs et les dédains de la belle, en procurant un bienfait à son époux ?  D’une pierre, deux coups ! Le prince de Condé eut le gouvernement de la Bourgogne enlevé au duc de Bellegarde. 


Dans la même barque, le roi et le cardinal

A Bruxelles, Marie ne restait pas inactive.  Elle se jeta dans une guerre de protestations contre les mauvais procès faits à ses gens.  Elle publia des déclarations.  Elle envoya des manifestes au parlement de Paris qui se taisait.  Elle écrivit au roi, une longue lettre dans laquelle « elle protestoit que son départ n’étoit pas volontaire, mais nécessaire par les persécutions incessantes du cardinal. »

Le comte de Moret, fils naturel d’Henri IV, et le duc d’Elbeuf vinrent aussi la rejoindre à Bruxelles.

Isabelle fit les honneurs de la Flandre à la reine-mère.  A Anvers, l’archiduchesse voulut que Marie donnât sa bénédiction à la flotte qui devait combattre les Hollandais.  Ce qui ne portât pas bonheur à cette flotte qui peu après fut totalement défaite. Cela n’empêcha pas l’Espagne de verser à Gaston d’Orléans, 325.000 florins pour la subsistance de sa maison et la levée de troupes contre Louis XIII. 

Gaston, toujours en Lorraine, qui voyait l’impossibilité du duc à l’aider dans ses projets de guerre, pensait plus que jamais à traiter directement avec l’Espagne.  Pour cela, il avait envoyé son confident Puy-Laurens à Bruxelles. Celui-ci devait s’entendre avec les Espagnols et ménager pour Gaston, une retraite en Flandre, dans le cas où il se verrait forcé de quitter la Lorraine. 

Richelieu le tenait à l’œil. 

Aussi, Louis XIII sous prétexte de protéger le duc de Lorraine de ses ennemis, lui envoya un ultimatum : le duc ne devait donner ni retraite, ni assistance à Monsieur le duc d’Orléans et à la reine-mère.  Obligé dès lors de quitter la Lorraine, Gaston se maria en toute hâte, presque clandestinement avec Marguerite, la fille de son hôte.  Ce mariage, non autorisé, déplut beaucoup au roi et à Richelieu.



Gaston arriva à Bruxelles le 28 janvier 1632.  L’infante lui fit un accueil des plus gracieux.  Toute la cour vint devant lui.  On y remarqua le marquis d’Ayetona, Don Gonzalez de Cordua et le duc de Veraguaz.  Gaston fut logé dans le principal appartement du palais, des tables y étaient préparées pour lui et toute sa suite, servies par les officiers de l’Infante.

Pendant que, dans la capitale des Pays-Bas, les fêtes se succédaient dans la joie et l’insouciance, à Paris on vivait dans l’épouvante.  La vengeance de Richelieu s’abattait partout.  Malgré les protestations de Marie et de Gaston, les procès se succédaient et les condamnations à mort tombaient comme des couperets sur les familiers des deux exilés.    
Marilly pour corruption, la Vieuville pour avoir suivi Monsieur en Lorraine, le duc de Rouannes, pour fausse monnaie, un pauvre soldat nommé Levenant, pour avoir distribué des placards et libelles de Monsieur….

Richelieu, un tout petit peu hypocrite, dit au sujet des condamnations : « Je n’aurais pas cru que l’affaire en dût aller jusque-là ; mais apparemment les juges (entendez les commissaires) ont des lumières (entendez le cardinal) que les autres n’ont pas. »

Pendant ce temps, à Bruxelles, fêté par les Espagnols, Gaston dansait.  Dépensier et insouciant, il laissait sa mère engager, à Amsterdam, ses bijoux  et traiter avec l’Espagne, l’empereur et le duc de Lorraine, qui tous espéraient que cette guerre civile promise par les deux fugitifs ferait diversion et empêcherait Louis XIII de se joindre au roi de Suède, Gustave-Adolphe, pour combattre la maison d’Autriche. 


A suivre…


mercredi 25 janvier 2012

Le square du Petit Sablon

Rue de la régence, église Notre-Dame-des-Victoires (du Sablon)
                                            
La rue de la régence, grande artère bruyante et encombrée, relie la place royale au palais de justice.  En 1827, elle s’arrêtait  au niveau de l’église de Notre-Dame-des-Victoires (du Sablon).  1872, véritable révolution d’urbanisme dans tout ce quartier, d’un trait, on perce le dernier tronçon qui va de l’église jusqu’à l’actuelle place Poelaert.  C’est alors que le grand portail de l’édifice religieux fut dégagé et que naquit par-delà l’église et de l’autre côté de la rue, sur un terrain vague, jadis cimetière, un square tout neuf.  Inauguré le 20 juillet 1890, ce parc dit du Petit Sablon groupe un ensemble de statues racontant l’histoire du pays au XVIe siècle.

Ce ravissant petit square représente une halte de choix pour peu que le soleil soit de la partie.  Son implantation à côté de Notre-Dame-des–Victoires n’est pas accidentel, il est voulu.  Une idée se cache ici.  Pour bien comprendre l’esprit de ce parc, il faut se plonger dans le XIXe siècle.

Ce siècle-là avait une relation assez particulière avec l’histoire.  Influencé par le romantisme et les nationalismes naissants, le monde d’alors redécouvrit le passé. Il se servit de lui comme référent de société.  La grande question posée était : Qui sommes-nous ?  Cet intérêt pour le passé ne consistait pas uniquement en une soif scientifique ou ethnographique.  Certains l’employèrent comme miroir du présent, comme un choix de société.  Le débat du genre de société dans laquelle on voulait vivre était lancé.

A ce moment-là, dans la jeune Belgique, la politique opposait libéraux et catholiques.  Les autres n’avaient à dire où n’existaient pas, ce qui revient au même.  Le système électoral belge était alors censitaire.  Et chacun  voyait l’histoire à sa façon. 
Les catholiques, grands conservateurs, aimaient le moyen âge. Ils présentaient cette  période de dix siècles dans laquelle, d’après eux, rien n’avait changé, comme une période de stabilité sociale.  Grâce à la religion, toujours selon eux, rien d’important ou de remarquable n’était venu perturbé la continuité de la société.  Un vrai paradis que le moyen âge à les entendre.  
Quant aux  libéraux, progressistes, ils aimaient le XVIe siècle, l’origine de toutes les révolutions.  Les Gueux s’empoignaient alors avec l’occupant espagnol, les Protestants volaient dans les plumes des Catholiques, et les sciences modernes bousculaient les certitudes de l’Eglise.  A les écouter, que du progrès !

Néo-gothique contre Néo-renaissance flamande. Chacun possédait ses historiens, ses héros, ses architectes et ses artistes.

De nos jours, le résultat de ces deux visions politiques du XIXe siècle est encore visible.

Figures centrales du parc, unis pour l’éternité, les comtes d’Egmont et de Hornes marchent à l’échafaud.  Autour d’eux, en demi-cercle,  Scientifiques, Artistes, Révolutionnaires et Résistants, tous du XVIe siècle, font cortège.  Tournant le dos, autour du parc, dessinées par le peintre Xavier Mellery, quarante-huit statuettes représentent les métiers, la classe économique moyenne du moyen âge.  Les soixante statues et statuettes offrent une photo de groupe, le XVIe siècle vu par les libéraux.  Il faut ajouter que les promoteurs du projet ont été quelque peu trop enthousiastes.  Emportés par leur élan, ils commirent quelques anachronismes dans la représentation des métiers.  Certains n’existaient pas encore au XVIe siècle, d’autres se trouvaient, entre deux chaises, en voie de disparition.  Le foulon par exemple très important pour l’artisanat du textile, n’a pas atteint le XVIe s.  Le chapelier, reçut une place, mais trop moderne pour parader entre ses collègues artisans, beaucoup plus anciens.  Mais qu’importe, elles furent toutes financées par les groupes professionnels concernés.  La ville ne financera que le quart de la réalisation de l’ensemble.


Egmont et Hornes ont visité d’autres endroits avant de se retrouver ici.  Pour les voyages de ces messieurs, trois zélés bourgmestres libéraux sont intervenus.

En 1568, pendant les troubles contre le pouvoir de Philippe II, les Espagnols, littéralement, diminuèrent d’une tête, les comtes d’Egmont et de Hornes sur la grand’place de Bruxelles.  Après 1830, l’académie des sciences trouva ces deux « farouches résistants » parfaits pour leur ériger un monument commémoratif.  Et pourquoi pas à l’endroit où ils furent exécutés ?  Les libéraux ne furent pas d’accord.  Le bourgmestre Charles de Brouckère, précurseur du mouvement radical, ne voulut rien savoir ni entendre parler d’Egmont et de Hornes.  Pas assez révolutionnaires jugea-t-il.  Trop mous, le genre attentiste, trop prudents, pas de vrais résistants contre le très catholique Philippe II.  Quand plus tard, Anspach, celui du boulevard, s’attacha l’écharpe tricolore autour de la taille, on entendit une autre son de cloche.  Contrairement à De Brouckère, celui-là célébra les deux comtes.  Ils étaient selon ses principes des résistants très convenables, deux parfaites images pour manuels scolaires.  En comparaison, pour lui, Victor Hugo était un dangereux activiste.  Grâce à ce magistrat, finalement les deux  aristocrates atterrirent en 1864, sur la grand’place, devant la maison du roi et face à l’hôtel de ville.  Quand le très populaire libéral Charles Buls - onze Charel, comme les Bruxellois l’appelaient familièrement - devint bourgmestre de la capitale, il restaura avec soin et érudition la grand place.  Il y fit reconstruire selon des plans anciens, la maison du roi.  Lors de ces travaux de rénovation, furieux radical aussi, notre Charles profita de l’occasion offerte pour éjecter les deux comtes de l’endroit où Anspach les avait placé.  Ils se retrouvèrent, exilés, dans ce parc, création du même Charles.  Une histoire qui se termine bien ?  Non, ce serait compter sans d’autres radicaux.  Les deux personnages reçurent de la compagnie.  Les glorieux seigneurs durent partager les lieux avec dix figures illustres du XVIe s.

Le parc
                                                  
Parmi les dix statues qui entourent les deux nobles, on peut reconnaître Mercator et Ortélius, deux grands géographes-cartographes.  Cornelis  Floris de Vriendt, l’architecte de l’hôtel de ville d’Anvers, un peintre de la cour, Van Orley, qui donna asile à un protestant et qui en fut puni, trois importants révolutionnaires hollandais – Guillaume d’Orange,  Henri de Bréderode et Marnix de Sainte-Aldegonde –  A première vue la présence de ces trois personnages semble ici assez étrange.  En 1830, les premiers Belges chassèrent du pays leurs voisins hollandais et voilà que, soixante ans plus tard, trois Hollandais, figures de proue de leur pays, reçoivent une place d’honneur au Petit Sablon.  Le trio mérite cette place moins à leur origine hollandaise qu’à leur importance pour Bruxelles et à leur vrai engagement révolutionnaire contre l’oppression. 


Guillaume de Nassau, prince d'Orange
 
Le square est un bel exemple de l’un des plus important et typique caractère de Bruxelles - le compromis à la belge - Pas seulement un compromis entre deux courants libéraux, mais aussi un compromis entre libéraux et catholiques. 

C’est en 1878 que la ville accepte les plans de l’architecte libéral Beyaert, un square « conçu dans le style de l’époque à laquelle appartient l’église du sablon ».

Le square occupe le côté gauche de l’église, la rue les sépare.  Celui qui n’a pas les yeux dans la poche, décrypte le parc comme un temple de la libre pensée.  Il est bâti suivant la logique du portail, de la nef, du chœur, avec les chapelles (les dix statues) et son autel (Egmont et Hornes).  Il faut lire ce parc comme un manifeste politique du fameux compromis à la belge.

Liberté civile – liberté religieuse – indépendance


La "Pensée" de la révolution
L’architecte des lieux, Henri Beyaert, décédé en 1894, est incarné par la première des quarante-huit statuettes, sous les traits de l’artisan du métier des quatre couronnés. On le reconnaîtra sans peine, un compas dans la main droite, un plan déroulé dans la main gauche.

A remarquer, souvenir des bailles du palais des ducs de Brabant, la balustrade en fer forgé, aux motifs variés, qui entoure le parc.  Du style néo-renaissance flamande comportant cependant quelques petits détails « art nouveau », elle est l’œuvre d’Hankar, autre libéral, élève de Beyaert et ami de Victor Horta.  Reliant les grilles, des colonnettes gothiques en pierre, toutes différentes, supportent chacune l’une des quarante-huit élégantes statuettes de bronze.

Avec ce parc, l’idéal progressiste du style néo renaissance flamand a vécu.  A présent, il va s’effacer devant un nouveau discours  moderniste, politique et artistique, l’Art Nouveau.

Balustrade, détail

 








vendredi 13 janvier 2012

Les premiers locataires du Lambermont, suite et fin

Le soir du vendredi 4 avril des tracts incendiaires circulèrent dans la ville. On y peignait les orangistes comme des ennemis de la nation.  La phrase finale ne laissait planer aucun doute, elle prônait une « guerre d’extermination aux ennemis de la patrie » .  Le texte était suivi des noms inscrits sur la liste publiée dans « Le lynx ».
Le 6 avril, on joignit le geste à la parole.  Dirigés par quelques individus, un groupe de canailles pilla systématiquement les habitations des signataires bruxellois les plus en vue.  Rapidement rejoint par d’autres, cette foule commença par saccager les locaux de la rédaction du « Lynx ».  Rue de la loi, le mobilier de l’hôtel du prince de ligne fut mis en pièces.  Sans bouger, le roi assista au pillage.  La troupe, qui stationnait sur le boulevard du régent, n’empêcha pas les pillards de ravager pendant deux heures et demie l’hôtel de Trazegnies.  Les de Trazegnies s’étaient réfugiés à l’ambassade britannique.  Plus tard, cette multitude donna l’assaut à la maison du juriste Hoorick, rue du sablon.  Au total, seize demeures de patriciens bruxellois subirent de sérieux dommages durant ces expéditions punitives. 

Le gouvernement et les autorités de la ville de Bruxelles avaient visiblement fermé les yeux et failli à leur tâche du maintien de l’ordre.  Comme il fallait des coupables, les autorités désignèrent les exilés français.  On les expulsa.  Le gouvernement profita de cet « incident » pour faire voter une loi qui réprimait toute manifestation publique favorables à la maison d’Orange – Nassau.   Chercher à qui profite le crime. 

Le marquis, sa fille, son fils et le futur gendre
                                       

Comme les autres victimes, le marquis de Trazegnies ne tarda pas à réagir.  Dix jours après les événements, il fit procéder, sous la direction de maître Duvigneaud, avocat à la cour d’Appel de Bruxelles, assisté du directeur des ventes de la ville, d’un maître vitrier et d’un maître ébéniste, à une estimation des dégâts.  Ils constatèrent que presque toutes les vitres, tous les miroirs et tous les lustres étaient brisés.  Les portes, les meubles, les volets et les parquets sérieusement endommagés.  Les rideaux et les tapis étaient déchirés ou souillés.  Les horloges à balancier, les candélabres et les lampadaires étaient hors d’usage.  Les services, composés en grande partie d’assiettes de porcelaine de Sèvres et de Saxe et de verre de cristal, ainsi que les vases d’apparat étaient réduits en morceaux.  La cuisine, y compris les casseroles et les poêles étaient gravement abîmées.  Le piano, les tableaux complètement anéantis.  L’inventaire des dégâts se poursuivait par une longue liste d’objets volés, dont quatre colliers de perles, des boucles d’oreilles en topaze et en diamant, des bijoux en or et en argent, 880 bouteilles de vin, de l’argenterie, de nombreux objets d’art et archéologiques etc…
Le marquis intenta un procès à la ville de Bruxelles.  Le verdict fut rendu le 25 mai 1835 par le tribunal de première instance.  La ville fut reconnue coupable.  La loi du 10 vendémiaire an IV, stipulait que la commune était responsable des dégâts causés aux personnes et aux biens privés lors d’un rassemblement.  L’arrêt était motivé par le fait que les habitants de la cité étaient collectivement responsables des actes commis.  Ce jugement fut confirmé par la cour d’appel.

La cour de cassation ayant déjà cassé de tels jugement, l’avocat du marquis, prudent, adressa une lettre de conciliation à la ville de Bruxelles.   Cette tentative de rapprochement fut loin d’avoir le résultat escompté.  Avec la lettre et les arrêts de la cour de cassation, la ville détenait les meilleures cartes.  Le bourgmestre répondit sèchement que les propositions seraient examinées par une commission.  Six ans plus tard, cette commission transmit ses conclusions au conseil communal.  Toutes les sommes accordées au marquis par la justice furent fortement diminuées.  Le marquis dut se contenter d’une somme dérisoire.  La ville en voulait au marquis.  Elle chercha les moyens de lui rendre la vie impossible.  Elle trouva dans les dispositions initiales du cahier des charges imposées au siècle précédent à Pruvost de quoi lui rendre la vie insupportable.  La porte cochère et trois cheminées de sa demeure, dépassaient la hauteur maximum prescrite dans les conditions de construction rédigé en 1783.  Le marquis reçut donc un courrier de l’administration. 

Léopold Ier
                                      
Outre ses problèmes avec l’administration, le marquis connut à cette époque des drames familiaux.  Sa fille cadette  mourut en couche, l’aînée fut déclarée débile par les médecins et sa femme décéda.  Pendant tout le temps que dura la maladie de la marquise, le roi Léopold Ier se fit informer quotidiennement de son état de santé.  Lors de ses funérailles, on remarqua dans le cortège, une calèche occupée un représentant de la cour.

Ce rapprochement conduisit à un entretien entre Léopold et le marquis.  A la suite de cette rencontre, de Trazegnies se réconcilia finalement avec la réalité du pays.  Il faut reconnaître qu’après la signature du traité de paix entre la Hollande et ses anciennes provinces, l’orangisme avait perdu sa raison d’être.

Le marquis était alors trop âgé pour jouer un rôle politique.  Il s’éteignit le 16 décembre 1849, dans son hôtel.  Il avait, en 87 ans, vécu l’ancien régime autrichien, la révolution française, l’empire, le retour des dix-sept provinces et enfin la naissance d’un nouveau pays.   Son gendre, le prince de Ligne entra un moment, dans la carrière diplomatique.  Il fut élu sénateur et présida ensuite le sénat jusqu’en 1878.  Alexandre, son seul fils, se tint à l’écart de la vie publique.  Il ne se maria jamais et mourut sans descendance.

L’hôtel bruxellois échut par testament à sa fille.  Ni elle ni son frère n’allaient y résider.  La maison fut louée à Joanna Maria Martins de Sousa, veuve du maréchal brésilien Joachim d’Oliveira et sœur d’un diplomate brésilien en poste à Bruxelles.

A partir de 1852, les autorités communales envisagèrent avec plus d’insistance encore des démolitions à l’arrière de l’hôtel.  L’intérêt général exigeait la disparitions du bâtiment arrière qui rétrécissait la voie publique. 
Evidemment, les de Trazegnies s’opposèrent à ce projet.  Cette atteinte à leur droit de propriété signifiait une perte de valeur pour l’immeuble. De plus, le passage était suffisamment large pour ne causer aucun préjudice à la population.   La ville, comme on s’en doute, maintint son point de vue.  Et lorsque l’Etat souhaita également, dans l’intérêt général, apporter des modifications à la propriété de Trazegnies, les jours de l’hôtel en tant que résidence privée furent comptés.

Au début de l’année 1860, le ministère de l’intérieur entreprit les démarches nécessaires pour acheter l’hôtel.  Les autorités avaient besoin de locaux pour assurer l’extension des services publiques.  Les frais de loyer grevaient lourdement le budget.  L’Etat achetait de préférence autour du parlement.   Des arguments esthétiques furent aussi avancés en faveur de l’achat de l’hôtel.  Enfin un tel achat répondait parfaitement au plan de la ville de Bruxelles, qui étaient de réunir les jardins de la demeure de Tazegnies et du palais du prince d’Orange afin de les transformer en un parc public.  En 1859, il fut décidé d’aménager le palais en centre d’expositions et de concerts.  L’achat de l’immeuble de Trazegnies faisait partie de ce plan d’ensemble.

Les de Trazegnies furent discrètement averti par le ministère de l’intérieur des projets.  Placé devant le fait accompli, la famille dans le but d’éviter une expropriation pour cause d’utilité publique, décidèrent de vendre le bien à l’Etat.  Le contrat de vente fut signé le 19 mai 1860, devant le notaire Norbert Vergote.   Le contrat de location de madame de Sousa fut repris par l’Etat.  Elle y demeura jusqu’à 1863, date à laquelle l’Etat entra définitivement en possession de l’immeuble qu'avait fait construire Pruvost.


La maison de Pruvost




lundi 9 janvier 2012

Les premiers locataires du Lambermont (3)


Un des premiers immeubles à souffrir de ces travaux, fut l’hôtel de Trazegnies.  Le marquis dut présenter à la ville de Bruxelles tous ses titres de propriétés.  Il fut tenu de justifier le droit d’utiliser l’ancien passage vers les remparts.  Ses droits sur le terrain situé à l’arrière de sa propriété et sur l’accès à sa demeure par la rue latérale étaient indiscutables.  La ville ne pouvait rien faire.  Mais comme la rue latérale devait, selon les plans, assurer la liaison entre la rue ducale et le boulevard du prince, l’administration mit fin au contrat passé avec le marquis pour ce passage à titre privé. 
Quelques mois plus tard, on aménagea les nouvelles rues.  Les deux rues furent baptisées « rue latérale » et « rue latérale du centre ».    Par la création de ces deux voies, la maison du marquis se trouvait désormais dans la rue latérale (rue Lambermont actuelle) et non plus dans la rue ducale. 

La même année, les autorités entamèrent, à côté de l’hôtel de Trazegnies, la construction du palais du prince d’Orange (l’actuel palais des académies).

La révolution qui éclata en 1830 fut le résultat d’un concours de circonstances.  Il régnait dans le sud du royaume, depuis longtemps parmi certaines classes intellectuelles et francophiles une opposition à la politique de Guillaume 1er.  En 1828, Catholiques et libéraux s’unirent.  La presse emboîta le pas.  Des pétitions circulèrent.  Lorsque, en juillet 1830, éclata à Paris, la révolution, des éléments radicaux envisagèrent la mutinerie et la scission.  Le 25 août, ce petit groupe d’activistes prit la tête d’une révolte.  Profitant de l’occasion, le peuple mécontent du chômage et du prix élevé du pain suivit le mouvement.  Une bonne occasion d’exprimer sa colère.  Guillaume 1er envoya son fils à Bruxelles.  Il comptait sur la popularité antérieure du prince d’Orange.  Le roi espérait pouvoir calmer les esprits par ce geste d’amitié.

Sous la pression d’un peuple en colère (on lui promettait des lendemains meilleurs, sans la Hollande), le prince dut plaider auprès de son père une proposition de scission administrative entre les provinces du sud et celles du nord.  Le marquis de Trazegnies, depuis des années, une des figures marquantes de l’opposition, appuyait cette proposition. 
Le roi refusa.  Pour rétablir l’ordre, il envoya la troupe à Bruxelles.  Le 23 septembre, des combats se déroulèrent dans le quartier du parc.  Les troupes de Guillaume 1er durent se retirer.  Pendant ces combats, les meneurs de la révolte constituèrent un gouvernement provisoire.  Immédiatement après le départ des troupes royales, ce gouvernement commença à mettre en place de nouvelles institutions.  Trazegnies se forgea une place dans celles-ci.  En octobre, souffrant de la goutte, il échoua dans la conquête de l’écharpe de bourgmestre de Bruxelles.  Trazegnies était une figure populaire auprès de la riche bourgeoisie et de la noblesse dont le rôle politique fut des plus importants en 1830.  Le 10 novembre de la même année, ses amis l’élurent membre du congrès national, avec 1824 voix sur 2001 électeurs.  Seuls 2% des habitants de Bruxelles jouissaient du droit de vote (exit le peuple).  Le marquis fut également élu au congrès national à Charleroi.

Le 24 novembre, le congrès national décida d’évincer la dynastie des Nassau de la toute nouvelle Belgique.  Homme loyal, le marquis de Trazegnies, grand ami du prince héritier, s’y opposa en vain.  Il n’apparut plus au congrès et le 6 décembre, prétextant des ennuis de santé, il démissionna. 

Cet ancien opposant se fit orangiste.  Il devint alors l’une des figures de proue de l’orangisme, mouvement principalement composé de nobles fidèles et d’industriels.  Au début de l’année 1831, il apprit ainsi la préparation d’un coup de force contre la nouvelle autorité.  Le premier objectif, les principales villes flamandes, ensuite une commission gouvernementale devait prendre le pouvoir à Bruxelles, avant de le remettre au prince d’Orange.  De Trazegnies fut contacté pour être membre de cette commission.  Le colonel Grégoire, chef des opérations militaires de cette tentative, devait quitter Bruges le 2 février par bateau en direction de Gand.  Mais, au jour prévu, le canal était pris par les glaces et il fallut plus d’une journée à Grégoire pour réunir les véhicules nécessaires au transport des troupes.   Arrivé trop tard à Gand, Il ne réussit qu’à occuper les locaux de l’administration provinciale.  Ce coup de force se solda par un échec.

1830
   
Après sa désignation comme premier roi des Belges, Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha  devint la cible du parti orangiste.  La marquise de Trazegnies lui aurait, dit-on, tiré la langue lors de sa joyeuse entrée à Bruxelles.  En 1834, le marquis fut l’un des organisateurs de la dernière grande manifestation orangiste qui se déroula à Bruxelles. 
La même année, le gouvernement belge décida de procéder à la vente publique d’une partie des biens sous séquestre de la maison d’Orange.  Sur la liste figuraient quatre chevaux ayant appartenu au prince héritier.  Ces animaux firent l’objet d’extrêmes discussions.  Le grand écuyer du roi des belges, Léopold 1er, avait l’intention d’acheter le cheval  avec lequel le prince héritier avait combattu à Waterloo.  Il voulait l’atteler à une charrette à fumier.  Devant cette idée qui manquait vraiment de grandeur et qui était même de très mauvais goût, quelques orangistes passèrent à la contre-attaque.  Ils parvinrent à tromper leurs ennemis et réussir à acheter eux-mêmes les chevaux.  Ils les passèrent clandestinement en Hollande et les offrirent au prince.

La réussite de cette action secrète, fut racontée dans « Le lynx », journal orangiste.  Celui-ci ouvrit une souscription à tous ceux qui approuvaient cet acte.  Naturellement, en tête de la liste, trônaient les noms du marquis de Trazegnies, de son fils et,  suivait Eugène Lamoral, prince de Ligne, son futur gendre, à la quatrième place on lisait le nom du docteur en droit Hoorick, autre ami personnel du marquis.  Ce quatre-là figuraient parmi les promoteurs du projet.  Certains Bruxellois de l’époque ne devaient pas avoir beaucoup d’humour, encore moins d’esprit de fair-play, car si le succès de la souscription fut considérable, la réaction qui s’ensuivit fut extrêmement violente.

A  suivre…


le palais du prince d'Orange




dimanche 18 décembre 2011

Les premiers locataires du Lambermont, 2e partie



Le 11 septembre 1805, l’hôtel de la rue ducale devint la propriété du marquis Georges de Trazegnies. 

Fils unique, Georges naquit le 6 mars 1762 à Namur.  Vers ses dix-huit ans, il traversa l’Europe, voyagea en Italie, visita l’Autriche où il occupa, fonction toute honorifique, la place de chambellan de l’impératrice.  A la mort de son père, en 1784, il hérite des biens et du titre de marquis.  Comme de nombreux aristocrates, il séjourne le plus souvent à Bruxelles.  Pendant la révolution brabançonne, il entretient une correspondance suivie avec l’un des chefs révolutionnaires, Henri van der Noot.  Mais son rôle durant ces événements resta, somme toute, assez modeste.

La révolution de 1789 et l’invasion des Pays-Bas par les Français, ont de profondes conséquences sur sa vie.  Il perd ses droits seigneuriaux et son titre.  Comme beaucoup alors, il émigre dans les états allemands.  Il ne revient à Bruxelles qu’en 1798. 

Sous le directoire, la fiscalité augmenta considérablement.  Le 6 août 1799, un impôt spécial de cent millions de francs fut décidé.  Ce prélèvement fut financé par un emprunt forcé auprès des gens fortunés.  Jouissant de très confortables revenus et propriétaire de nombreux biens, Georges de Trazegnies n’échappe pas à la contribution et se voit taxé de 10.000 francs.  Furieux, et pour éviter d’autres ponctions du même genre, il retourne en Allemagne.

Fin 1800, les mesures d’amnistie décrétées par Bonaparte, le font revenir à Bruxelles.  Cinq années plus tard, le 13 mai 1805, il épouse une jeune fille de dix-neuf ans, la comtesse de Maldeghem.  Quatre mois après, il achète pour 27.126 florins d’argent (47.412 francs) la maison de Pruvost.

Trazegnies nourrissait de grands projets pour sa nouvelle demeure.  Il sollicita et obtint de l’administration de la ville l’autorisation de déplacer la porte d’entrée de l’immeuble vers l’impasse latérale (rue Lambermont).  L’ancienne porte fut remplacée par une fenêtre et le hall fut converti en petit salon.  Ces transformations entraînèrent d’importants frais.  Le marquis dut paver la rue latérale et placer une nouvelle grille. Il se vit aussi dans l’obligation de creuser deux fosses d’écoulement d’eau, derrière la nouvelle grille et de les raccorder aux égouts.   

Ces améliorations augmentèrent considérablement la valeur et le prestige de l’hôtel.  La rue latérale devenait un accès privé.  Les visiteurs franchissaient la première grille, puis ils atteignaient une cour intérieure semi-circulaire, bordées de deux pelouses, avant de pénétrer dans l’hôtel.

Pendant le premier empire, les occupants de cette magnifique demeure jouèrent un rôle important dans la vie mondaine qui brilla autour du parc.  Lors de la visite de Bonaparte en 1803, le marquis fit partie de la garde d’honneur de Bruxelles.  Cependant, le nouveau régime suscitait encore bien de réserves parmi l’ancienne noblesse.  Malgré une invitation adressée aux membres de la garde d’honneur bruxelloise, le marquis n’assista pas au sacre de Napoléon en 1804. 
En 1808, après la nomination du nouveau préfet du département de la Dyle, le marquis de la Tour du Pin, on nota, chez de Trazegnies, un changement d’attitude.  Pendant la révolution française, la Tour du Pin s’était réfugié, quelques années, aux Etats-Unis d’Amérique.  Le charme exotique de cet exil volontaire et les bonnes manières, très aristocratiques, du nouveau préfet allaient faire disparaître chez le marquis de Trazegnies comme chez beaucoup d’autres, toute méfiance envers Napoléon.  Le charme de l’épouse du préfet, ancienne dame d’honneur de la reine Marie-Antoinette, aida également à ce changement d’attitude.

Le nouveau préfet devint le voisin de Georges de Trazegnies.  Très vite allait se nouer entre eux une grande amitié.

Lors du voyage dans les Pays-Bas de Napoléon en 1810, Georges de Trazegnies, soutenu par le préfet, fut nommé commandant de la garde d’honneur de Bruxelles.  Marié, en seconde noce, avec Marie-Louise d’Autriche, Napoléon avait regagné la sympathie de la société de l’ancien régime.  Le 14 mai, vêtue de vestes vertes et de culottes amarantes, la garde d’honneur, assura la réception du couple impérial.  Le soir, Georges de Trazegnies fut invité à jouer aux cartes avec l’empereur, l’impératrice et la marquise de la Tour du Pin.
Trois jours plus tard, Napoléon et sa suite quittèrent Bruxelles à bord d’un bateau de plaisance.  Voyant que l’empereur n’invitait pas le commandant de la garde d’honneur à monter à bord du bateau, le préfet lui chuchota qu’un ancêtre du marquis avait été connétable de Saint-Louis.  Napoléon ne resta pas insensible à ces paroles.  Sans attendre, il appela de Trazegnies et s’entretint longuement avec lui.  A la suite de cet entretien, la marquise de Trazegnies fut honorée du titre de dame d’honneur de l’impératrice.  Aussi, à l’annonce de la grossesse de Marie-Louise, les de Trazegnies partirent immédiatement pour Paris.  Madame de Trazegnies, dame d’honneur, se devait d’être près de l’impératrice.  En décembre 1810, le marquis fut, grâce au soutien de la Tour du Pin, élu sénateur du département de la Dyle.  Il devait exercer ce mandat honorifique jusqu’à la fin de l’empire.

Les faveurs accordées à la noblesse s’inscrivaient dans la vision politique de Napoléon qui désirait réunir sous une même couronne, les Pays-Bas et la France.  Ce rapprochement connut un certain succès dans la haute société.  Plus de la moitié des familles qui sollicitèrent l’accession à la nouvelle noblesse appartenaient à celle de l’ancien régime.  Avec les Ursel, Arenberg, Gavre, Mérode, Lannoy, Vilain XIIII, de Trazegnie fut promu comte d’empire.  Le marquis figurait encore sur une liste de candidats à la fonction de préfet.

A partir de 1811, nombreux furent ceux qui, dans les Pays-Bas, s’éloignèrent du régime français.  La régression économique et les charges militaires sans cesse plus lourdes n’étaient pas étrangères à ce retournement.  Ce ne fut cependant pas le cas de Trazegnies, qui semblait garder sa confiance en l’empereur.  Après la désastreuse campagne de Russie, dont ne revinrent que 30.000 soldats d’une armée qui en comptait 700.000, la fin semblait inévitable.  Quelques mois après une nouvelle défaite, à Leipzig, on assista à l’exil de Napoléon et à la restauration de la monarchie en France.  Pour le couple de Trazegnies, cela signifiait la fin de leurs projets.  Mais, ils restaient toujours fidèles à l’empereur déchu.  Aussi, s’indignèrent-ils grandement devant l’opportunisme de certains qui, après avoir profité des faveurs impériales se tournaient maintenant vers les nouveaux gouvernants.  Le marquis de la Tour du Pin avait rejoint la restauration et lors de son passage à Bruxelles, la porte de ses anciens amis lui resta fermée.

Après la chute de Napoléon, les grandes puissances décidèrent de recréer les dix-sept provinces telles qu’elles existaient du temps de Charles-Quint et qui avaient été l’objectif des ducs de Bourgogne.  Descendant de Guillaume le Taciturne, Guillaume 1er d’Orange devint roi de ce nouveau pays.  Guillaume 1er chargea le baron de Cappelen d’enquêter sur les personnalités les plus en vue des provinces du sud.  Pour ce nouveau gouvernement, le marquis de Trazegnies était un homme intelligent, railleur et étourdi.  Il possédait de nombreuses propriétés et disposait d’un revenu annuel de 60.000 francs.  Très connu et estimé dans les milieux aristocratiques de Bruxelles, il y était très redouté par la franchise de son langage.  Tout dans son attitude dénotait sa préférence pour le régime précédent.  En outre, Il était bourgmestre du village de Trazegnies, bien qu’il séjournât la plupart du temps à Bruxelles.  Ce rapport ne nuisit nullement à sa nomination comme chambellan de Guillaume 1er, ni à sa nomination comme membre de la première chambre.


Waterloo, le dernier carré
1815, Napoléon s’évade de l’île d’Elbe et reprend le pouvoir en France.  Cent jours plus tard, le 18 juin, il est définitivement battu à Waterloo.  Au cours de cette célèbre bataille, l’héritier du trône des Pays-Bas, le jeune prince d’Orange se révéla brillant commandant.  Blessé à l’épaule durant les combats, il est accueilli à Bruxelles par la population comme un héros.

Ce prince épouse, le 21 février 1816, la sœur du Tsar de Russie, la grande-duchesse Anna.  Le jeune couple se fixe à Bruxelles.  Il s’installe dans l’aile droite du palais de la nation.  Là, naît leur premier fils.  C’est la première naissance princière dans les provinces du sud depuis Charles-Quint.  Rapidement le quartier du parc devient le centre d’une véritable cour.  Le prince héritier ne dissimule pas sa préférence pour Bruxelles.  Dans les salons, où se côtoie toute l’aristocratie locale, se succèdent réceptions, bals et grands dîners.  Mesdames de Trazegnies, Vilain XIIII et de Lalaing, qui avaient joué un rôle à la cour de Napoléon, deviennent à présent les intimes de la princesse Anna.  Dans une haute société où règne la jalousie, ce petit groupe est rapidement affublé des sobriquets du « saint bataillon » et de « la vieille garde ».  La préférence marquée par le prince d’Orange pour la partie méridionale du Royaume et son goût pour la culture française font de lui un homme fort apprécié à Bruxelles, mais ne sert guère sa popularité dans le nord, où il n’hésite pas à tenir des discours en français que l’on ne comprend pas.  Il décide même d’éduquer son fils dans cette langue.  Le prince ne s’inquiète pas des conséquences politiques de ses agissements.  Ses bonnes relations avec les exilés bonapartistes et les opposants à son père constituent pourtant une menace pour la stabilité du pays.  L’amitié unit le prince et le marquis de Trazegnies.  Le marquis, membre de la première chambre, mène une opposition systématique au roi et à son gouvernement.  Il éprouve peu de sympathie pour Guillaume 1er et n’hésite pas à se moquer publiquement de ses ministres.  Lors d’un conflit ouvert entre le roi et son héritier, de Trazegnies n’hésite pas à prendre le parti du prince.  En novembre 1817, le prince qui était aussi ministre de la guerre, exige la démission du commissaire-général du département.  Avant de prendre une décision, le roi souhaite en discuter à la Haye.  Son fils refuse.  Il menace même de démissionner.  Guillaume 1er se rend à Bruxelles, mais le prince évite le conflit.  Il se retire en province chez son ami, le marquis de Trazegnies. 

Le prince d'Orange
                                                                     
A cette époque, Bruxelles commençait à se révéler trop exigu pour assumer son rôle de capitale.  L’administration, par conséquent, décida d’agrandir le centre de la ville. On procéda au démantèlement des fortifications et à l’aménagement d’un boulevard de ceinture.  Le tronçon parallèle à la rue ducale, entre la porte de Namur et la porte de Louvain, terminé en 1821,  fut baptisé boulevard du prince (l’actuel boulevard du régent).  Mais ces changements allaient compromettre sérieusement le caractère du quartier du parc et de l’hôtel de Trazegnies.

Joyeuse entrée de Guillaume 1er à Bruxelles (rue ducale)


A suivre…