Ami lecteur, amie lectrice, qui que tu sois, sois le/la bienvenu(e).


Bruxelles, cité européenne, véritable pot-pourri de civilisations a bien des histoires, petites ou grandes, à raconter au curieux.

Jacques De Cerisy plonge dans le passé chaotique de cette ville, retrouve les visages disparus de ceux qui ont fait son Histoire et rapporte leurs gestes effacés par le temps.

Sous des dehors parfois tristes, la cité cache de l’exotisme et de l’extraordinaire. Presque partout surgissent les souvenirs, souvent indirects, la ville a tellement changé. Mais qu’à cela ne tienne, la mémoire est là. Les lieux ont disparu mais les endroits demeurent, cela suffit pour raconter cet autrefois…

« …c’était au temps où Bruxelles… »



mercredi 25 avril 2012

André Vésale 3



Vésale a disparu du théâtre de la science.  Par dépit, il a, dit-on, brûlé des œuvres encore inédites.  Il est maintenant attaché en tant que médecin à la cour d’Espagne.  Revenu à Bruxelles, il ne laisse malheureusement aucune trace de ce séjour.  Après l’abdication de Charles-Quint, il suit son successeur Philippe II à Madrid.
Jeté au milieu d’une cour triste et remplie de préjugés, il sera loin d’y vivre heureux malgré toute la considération dont il sera entouré.

Tout un tas de légendes ont été débitées sur les années espagnoles de Vésale. On a écrit que Vésale vint dans ce pays en qualité de premier médecin de l’empereur Charles-Quint et que Philippe II le conserva dans cet emploi.  Cela ne paraît pas certain.  Dans aucuns de ses écrits, Vésale ne se qualifie de ce titre.  Si cela était, il aurait suivi Charles-Quint au monastère de Yuste, à la place du docteur Matisio, qui resta pendant deux années auprès de l’empereur et l’assista au moment de sa mort.

On raconte encore que Vésale aurait guéri le fils de Philippe II, Don Carlos, d’une blessure désespérée.  Or voici la véritable histoire, écrite par le médecin Dionisio Daza, ami de Vésale : En descendant un escalier obscur et délabré, l’infant fit une chute.  Au cours de celle-ci, ce prince heurta violemment de la tête une porte fermée.  Le premier pansement fut fait par Daza lui-même, par la suite le docteur Portuguez le traita.  Peu de temps après, on réunit pour les consulter neuf professeurs, tant médecins que chirurgiens.  Quant à Vésale, pour des raisons inconnues, il n’intervint qu’après la levée des pansements, soit onze jour après l’accident.  Il émit alors l’opinion qu’on devait ouvrir le crâne de Don Carlos, le mal étant d’après lui à l’intérieur.  L’avis ne fut pas suivi. Dans les opérations qui eurent lieu pendant les trois mois de la maladie du prince (ventouses, saignées, pansements), rien ne fut fait par Vésale.  Quelques-uns firent même appel à une sorte de charlatan à la mode du moment, ce qui ne donna naturellement aucuns résultats.  Contrairement à la légende, Vésale n’a donc jamais trépané Don Carlos.

Madrid
 
Une autre histoire que l’on colporte encore à propos de Vésale est que l’inquisition le condamna à mort pour avoir ouvert un gentilhomme qu’il avait traité pendant sa maladie.  Dans cette opération, les assistants auraient remarqué que le cœur du gentilhomme battait encore.  Mais sous la protection de Philippe II la peine fut commuée en un voyage expiatoire à Jérusalem.  Aucunes pièces officielles, aucuns témoignages, n’attestent l’authenticité de cette histoire.  Le premier qui répandit ce récit en Europe du nord, fut le publiciste Hubert Languet, suivit par Boerhaave et Albinus, tous protestants convaincus – on peut comprendre leur motivation - qui placèrent cette fable dans la préface de la réédition des œuvres de l’anatomiste.


Le dernier voyage

Swertius écrit que par ce voyage, Vésale voulait se soustraire à l’humeur tracassière de son épouse.  Jean Mentel, dit qu’il fut poussé par l’espoir de s’enrichir.  Ces deux-là ne nous paraissent pas sérieux.  Le plus grand nombre se limitent à déclarer qu’il quitta l’Espagne pour accomplir un voeu religieux.  Il est fort possible que ce voyage ne fut qu’un prétexte pour s’éloigner de la cour de Madrid.  Charles Delécluse parle d’une espèce de maladie de langueur dans laquelle Vésale était tombé. 
En lisant attentivement les derniers écrits de l’anatomiste, on remarque que cette maladie n’était autre chose que le découragement et la tristesse qui l’avaient saisi au milieu de la cour de Philippe II.  Il jouissait pourtant de la considération du roi d’Espagne, était comblé d’éloges par les médecins espagnols, Vésale se rendait bien compte qu’il n’était qu’un faire valoir, un simple ornement de la couronne ; il ne servait pratiquement à rien.  Le savant anatomiste, si précis dans ses dissections était, il faut l’avouer un piètre praticien, lent et irrésolu quand il s’agissait d’opérer lui-même sur le vivant.  Par ailleurs, il se racontait, parmi les médecins espagnols, que pendant qu’il servait dans les armées de Charles-Quint, il s’en remettait presque constamment au chirurgien Castillan qui servait avec lui. 

Depuis son arrivée en Espagne, l’impulsion qu’il avait donnée à l’anatomie s’était considérablement accrue en Italie.  La science avançait sans lui.  Fallopia, son ancien élève, venait de publier ses Observations anatomiques.  Tout en exposant ses propres découvertes, Fallopia y signalait avec le plus grand respect les erreurs et les omissions de son célèbre maître.  Cet ouvrage rappela à Vésale des souvenirs à la fois agréables et pénibles.  Il le reporta à cette époque pleine de gloire où l’Italie entière venait applaudir à ses succès.  Quelle différence maintenant ! Une cour triste et sombre, des tracasseries, aucun moyen de se tenir au courant d’une science qui sans cesse progressait, à cela s’ajoutait le chagrin de se voir dépasser et remis en question par ses élèves.  Combien il eût désiré pouvoir reprendre ses études.  « J’espère, dit-il en terminant son examen des observations critiques de son élève, si quelque jour je trouve l’occasion qui me manque entièrement ici où je n’ai même pas pu me procurer un crâne, j’espère repasser la structure d’un homme en entier, et revoir tout mon livre. ».  La mort de Fallopia, jeta définitivement l’amertume dans l’esprit de Vésale.  Dès ce moment-là, son désir de retourner en Italie, ce foyer actif du génie, se réveilla plus que jamais en lui.    

Zante

Sous un prétexte quelconque, Vésale quitta Madrid et se rendit à Venise.  Profitant d’une occasion que lui offrit Malatesta de Rimini, il s’embarqua pour l’île de Chypre, dernière étape avant la Terre Sainte.  Arrivé à Jérusalem, il reçut du sénat vénitien l’offre de la chaire d’anatomie devenue vacante depuis la mort de Fallopia.  On se doute avec quel empressement il accepta l’offre.  Il devait immédiatement retourner en Italie. Dans ce pays, plus favorablement placé qu’en Espagne, et âgé de cinquante ans seulement, il pourrait de nouveau se livrer à la science, à sa science, l’anatomie !  Il quitta Jérusalem et s’embarqua pour Venise.  Malheureusement poussé par des vents contraires, le vaisseau qui le portait fit naufrage au milieu d’une horrible tempête, sur les côtes de l’île grecque de Zakinthos ( Zante).  Ce drame arriva le 2 octobre 1564.  Dénué de tous secours, en proie à la maladie, Vésale y mourut misérablement.  Un orfèvre, qui le reconnut, lui fit donner la sépulture dans une chapelle dédiée à la Vierge, et y plaça cette inscription :

ANDREAE VESALII BRUXELLENSIS TUMULUS
QUI OBIIT IDIBUS OCTOBRIS
ANNO 1564
AETATIS VERO SUAE QUINQUAGESIMO
QUUM HIEROSOLIMIS REDIISSET


La sépulture du père de l’anatomie moderne disparut au cours d’un tremblement de terre.

Emplacement de la demeure de Vésale

Vésale avait épousé au retour de son premier voyage en Italie, Anne Van Hamme, fille d’un conseiller de la chambre des comptes à Bruxelles.  De ce mariage, naquit une fille, prénommée également Anne qui épousa plus tard un certain Jean Mol, grand fauconnier du roi d’Espagne.  Sa veuve se remaria rapidement.  La dote était belle.  Jean Mol resté veuf vendit la maison de l’anatomiste et ses dépendances à la ville de Bruxelles qui l’offrit au comte de Mansfeld en guise de dédommagement.  Au XVIIIe siècle, des religieux capucins occupèrent la demeure aujourd’hui disparue.    

«  Un grand et bel héritage, maisons, galeries, écuries et autres édifices, jardins entourés de murs et autres dépendances, communément appelé la maison de Vésale « t’huys van Vesalius » situé au-dessus du Banendal, dans la rue dite Hellestraete (rue d’enfer) » 

 
Détail

jeudi 19 avril 2012

André Vésale 2


1537, Vésale se retrouve lecteur en chirurgie à l’université de Padoue.  Etonnés par ses connaissances approfondies en anatomie, les autorités lui octroient la même année le diplôme de docteur en médecine et la chaire d’anatomie.  Désormais, il peut enseigner son savoir.  Avec ses étudiants, le jeune homme - il a vingt-deux ans - étudie la structure des veines, démontre, entre autre, que le point de côté se guérit en saignant la veine cubitale droite.  Aussi, pour aider ses étudiants, il reproduit sur papier, des schémas anatomiques.  En 1538, ses dessins sont publiés en six grands tableaux anatomiques (Tabulae anatomicae sex). 


Cette première publication excita, dans toute l’Europe, l’admiration comme s’il eût révélé un nouveau monde.  Ce succès, cependant, occasionna à Vésale quelques désagréments, ses belles planches furent largement copiées et plagiées sans qu’il puisse s’y opposer. 

Vésale, toujours attaché au dogme, commençait toutefois à douter.  Ses études, ses dissections démontraient de plus en plus les erreurs de Galien.  Jusqu’à présent, par respect pour la doctrine trop universellement acceptée, il n’avait pas osé compléter ses démonstrations.  Enfin, il osa.  Il réfuta les erreurs de Galien.  Après des années de travaux, il publia en 1543 - il avait vingt-huit ans - l’oeuvre, qui devait changer radicalement l’étude de l’anatomie humaine -  Humani corporis fabrica, sept livres, formant un grand in-folio de 824 pages - Vésale reçut dès ce jour, le nom de fondateur de l’anatomie moderne.

Mais cette œuvre si remarquable ne fut que très probablement qu’une œuvre collective, en quelques sorte le résumé de toutes ces années de travaux communs de l’école de Paris et de l’université de Padoue.
Ainsi, la démonstration anatomique de l’imperforation de la cloison qui sépare le ventricule gauche du ventricule droit, à laquelle Vésale donne l’autorité de son nom, on la doit en réalité à Béranger de Carpi.
 
Vésale ajouta beaucoup aux travaux de Galien, il les corrigea et repris en plusieurs endroits.  Mais, relativement à la circulation pulmonaire, Vésale n’avait presque rien ajouté à ce qu’avait dit l’illustre maître.
Mais un tel volume, si considérable et si brillant, sur l’anatomie ne peut, malgré tout, ni manquer d’erreurs ni manquer d’être incomplet. 
Son remplaçant dans la chaire d’anatomie de Padoue, Realdo Colombo, de Crémone, à qui l’on doit la découverte de la circulation pulmonaire, qui est le réformateur de la physiologie comme Vésale est le réformateur de l’anatomie descriptive, est autrement plus osé.  Il va plus loin encore.  Pourtant, il attribue encore beaucoup à Galien et à Vésale.

« tout en vénérant Galien comme un dieu, écrit-il, tout en attribuant beaucoup à Vésale dans l’art de la dissection toutes les fois qu’ils sont d’accord avec la nature, lorsque les choses en sont autrement qu’ils ne les ont décrites, la vérité, à laquelle je suis encore plus fortement attaché, me force de me séparer d’eux… en fait d’anatomie, je ne fais pas tant de cas de Galien et de Vésale que de la vérité ; pour moi la vérité est là où la description s’accorde avec la nature… »

On a accusé Colombo d’irrévérence, d’orgueil injustifiable envers Vésale.  Mais il faut l’écouter dans son épître dédicatoire de son livre « Re anatomica » : « lorsque, après de longs jours consacrés à la dissection de corps humains, je songeai à décrire ce que j’avais observé touchant l’anatomie, je savais qu’il ne manquerait pas de gens qui mépriseraient mes efforts comme étant inutiles et vains, et qui s’opposent sans cesse, avec grand fracas, à ceux qui veulent mettre à jour des choses nouvelles, leur Avicenne, prince, selon eux, de toutes les écoles ; Mundini, Carpi, anatomistes qui n’auraient rien laissé digne d’être ajouté à leurs travaux.  On peut en dire autant de Galien et de Vésale, après lesquels il serait orgueilleux et ambitieux de vouloir écrire sur l’anatomie du corps humain.  Néanmoins, aucun de ces esprits chagrins n’a pu me détourner d’écrire…Relativement à Vésale, je dirai tout d’abord avoir toujours parlé avec lui avec honneur, soit au foyer domestique, soit au dehors, et avoir recommandé ses écrits que tous les savants doivent avoir entre les mains….Il est de l’essence de cette noble, utile, mais difficile anatomie, que tout ce qui la concerne ne peut être embrassé par un seul homme ; et le volume si considérable et si remarquable de Vésale sur l’anatomie ne peut manquer d’erreurs.  La science ne parvient à la perfection que par les additions successives des travaux des hommes… » 

Realdo Colombo

Jalousies diverses, orgueils, crétinisme, opportunisme, honnêteté aussi, une véritable bataille rangée se livre entre tous ces savants.  Cherchant la vérité, Colombo n’hésite pas à contredire les maîtres lorsque ceux-ci se trompent. C’est très mal vu.

Vésale avait acquit assez de gloire pour en abandonner quelques bribes à l’anatomiste de Crémone.  Eh bien ! Non !  La discorde inspirée par la jalousie s’était mise entre eux.  C’est avec bonheur que l’on voit Vésale dans la première édition de « Humani corporis fabrica » en 1543, reconnaître Colombo pour son ami, son familier, et le proclamer professeur très studieux au collège de Padoue.  C’est avec déception qu’on le surprend effaçant dans la seconde édition, celle de 1555, cet hommage rendu à celui qui l’avait aidé dans ses travaux.  Cette déception augmente encore lorsqu’on constate que Vésale n’a pas craint de dire que c’était de lui que Colombo avait appris les lettres et l’anatomie.  En vérité, Vésale ne fut pour rien dans les démonstrations de Colombo.  Que du contraire, Colombo, professeur émérite, enseigna la circulation pulmonaire malgré Aristote, malgré Galien, malgré Vésale lui-même.  L’ouvrage « Re anatomica » selon certains est considéré bien supérieur à celui de Vésale.  A la différence de la « Fabrica » richement illustrée, le traité de Colombo ne contient pas d’images, et ses 269 pages se lisent avec beaucoup d’intérêt.


Les travaux et les publications de Vésale provoquèrent de vives et nombreuses polémiques.  De tous côtés, Vésale fut attaqué.  Parmi les anciens, Sylvius l’un des maîtres de Vésale à Paris, galéniste convaincu,  est tellement outré de voir Vésale attaquer le grand Galien, qu’il se fâcha tout à fait avec lui, après qu’il eut refusé de rétracter ses critiques contre le « maître ».  Pour les progressistes, son ouvrage « Humani corporis fabrica » n’était qu’une nouvelle édition, revue, corrigée et beaucoup amendée des écrits de Galien, Vésale n’allait pas assez loin.

La carrière universitaire de Vésale fut brève, six années seulement, de 1537 à 1543.  Mais en en six années, il aura modifié radicalement l’anatomie et la conception même du livre médical.  Les polémiques engendrées par ses travaux le conduiront à abandonner la recherche et l’université.  Il retournera à Bruxelles et entrera au service de Charles-Quint, pour lui, cette page est déjà tournée.  Il est devenu  un notable maintenant, une célébrité.

A suivre…


Maison de Vésale à Bruxelles










































dimanche 1 avril 2012

André Vésale, 1ere partie

Michelet écrivait : « …L’homme et son organisme, dont Vésale est le Christophe Colomb...Un Héros que Vésale.  Il enseigna à Padoue, il imprima à Bâle…Le corps humain qu’on enterrait sans le comprendre pendant tant de siècles, éclata dans la science par la description de Vésale et les planches de Titien… »

André Vésale

Bruxelles, à la fin décembre 1514, près du palais de justice actuel, dans une riche habitation de la ruelle d’Enfer,  l’un des plus prestigieux Bruxellois pousse ses premiers cris ; il s’appelle André Vésale.  
Depuis plusieurs générations, sa famille pratique la médecine : son père est pharmacien de la gouvernante des Pays-Bas, Madame Marguerite. 
Destiné par ses parents à l’exercice de la médecine, le goût de l’enfant se porte naturellement vers l’anatomie et il se fait sentir de très bonne heure.  Selon Caron, le jeune Vésale se plaisait à disséquer différentes espèces d’animaux : rats, taupes, chiens.

Ancienne ruelle d'Enfer

Le temps passe…

Le jeune Vésale vient d’atteindre sa vingtième année, et déjà son savoir est prodigieux.  Il possède le latin, le grec et l’arabe à la perfection ; l’anatomie l’attire toujours autant. 
Après avoir terminé ses études à Louvain, il passe quelques temps à l’école de Montpellier.  Rabelais et Nostradamus l’y ont précédé.  L’anatomie était à Montpellier l’objet d’une étude toute spéciale.  L’école avait obtenue l’autorisation de disséquer une fois par an, le cadavre d’un supplicié.  Malgré la renommée de l’école, Vésale s’aperçoit bientôt que Paris pourrait encore mieux satisfaire son désir de savoir.  Il quitte Montpellier en 1532, il a dix-huit ans.   A Paris, Vésale s’établit sur les bancs de Gonthier d’Andernach, médecin de François 1er.  Le roi de France qui a créé le collège de France, vient d’y attribuer la chaire d’anatomie à son médecin.  Gonthier, Vésale le connaît bien, il était professeur à Louvain.  Devant cette chaire, les élèves sont nombreux, parmi eux, se distingue un autre jeune homme, Michel Servet, lequel pour ses travaux et ses idées, finira sur le bûcher. 

 « J’ai eu dans mes travaux deux auxiliaires, savoir : André Vésale…l’autre est Michel Villanovanus (Servet), mon aide ordinaire… »

Gonthier d'Andernach

Vésale montre rapidement à tous une remarquable ardeur dans l’étude de l’anatomie.  Les leçons finies, avec les condisciples qui veulent bien le suivre, il retourne à l’amphithéâtre.  Là, il répète devant ces passionnés, l’enseignement du jour.  Le génie inspire.  Le Bruxellois ira loin.
Vésale devient pourvoyeur de cadavres pour l’école de Paris.  Rien n’est plus téméraire que de chercher un cadavre pour les cours d’anatomie.  Au cimetière des Innocents, on enlève des corps dangereux, ceux morts de maladies.  Les épidémies sont fréquentes à l’époque.  Montfaucon vaut mieux.  Mais ce sont les pendus du roi.  Les descendre d’un si important gibet - une véritable galerie à pendaison - souvent sous l’oeil des archers, est plus que risqué.  Le cachot ou pire encore attend l’intrépide qui se fait prendre.  Et puis il y a les parents, qui veillent souvent leurs morts, le peuple aussi, mêlant haines, terreurs et contes de corps ouverts vivants par les médecins.  Contes pas tout à fait faux par ailleurs.  Vésale, un jour, disséquant un cadavre, aura une désagréable surprise.  L’anatomiste, devant ses élèves, après avoir enfoncé son scalpel dans la poitrine inerte du corps étendu sur la table, verra  brusquement le sujet se réveiller en poussant un grand cri.  Celui qu’il avait pris pour un mort n’était qu’un léthargique !  Bien entendu, ce genre d’événement ne passe pas inaperçu.

Montfaucon

De Paris, Vésale retourne à Louvain où il occupe la place de prosecteur (aide-anatomiste) et de démonstrateur public d’anatomie.  Là, dans l’ancienne capitale des ducs de Brabant, incorrigible – il a pris goût, le bougre - il ira subtiliser, non sans quelques difficultés, le squelette d’un pendu qu’il présentera à ses collègues comme un souvenir rapporté de Paris.  Il est toujours bon d’être prudent dans ce genre d’affaire.  Bientôt il partira pour l’Italie.  il s’en ira pour un autre laboratoire, meilleur encore : l’armée de Charles-Quint. 1538-1539, l’armée décimée, détruite, les corps ne manquèrent pas à Vésale. 

Louvain

Terre de conflits, terre privilégiée aussi, l’Italie vers laquelle se dirigeaient non seulement les armées, mais aussi les poètes et les savants, les artistes et les penseurs.  L’étude de la médecine, de l’anatomie y régnaient en toute  splendeur.  Protégés par des lois et des tolérances, qui remontaient au début du XIIIe siècle, les savants scrutaient la nature humaine sur l’homme même.  Le grand Galien, médecin de l’empereur romain Marc-Aurèle, pratiquait quant à lui sur des singes. 
Pendant onze siècles, les opinions de ce médecin de Pergame régnèrent sur l’enseignement de la médecine.  On ne chercha plus à progresser ou même à vérifier les travaux  du maître Galien  « affirmer d’après la parole du maître » déclarait-on souverainement. 

Ce fut en 1213, que la célèbre école de Salerne reprit à cœur les travaux anatomiques.  L’on se résolut d’étudier non plus les animaux comme le maître, mais cette fois-ci, le corps humain.  L’enseignement se fit dès lors sur un plan général et les corps enseignants prirent le nom d’universités.
Chaque ville voulut l’emporter sur ses voisines par la beauté de ses universités et la célébrité de ses professeurs.  Les amphithéâtres s’élevaient de toutes parts.  Ils regorgeaient d’élèves avides de connaissances.  L’université de Padoue surtout était renommée dans le monde entier.  Là, professèrent l’anatomie, Jean-Baptiste Lombard, François Litigatus, André Vésale, Jean-Paul Guiducius, Gabriel Fallopio, Pierre Maynard, Mathieu Realdo Colombo, Jérôme Vails et Antoine Montidocia. 

On doit à Benoît Alexandre de Legnano, médecin en chef des armées vénitiennes à l’époque du roi de France Charles VIII, la première institution d’un théâtre anatomique et les premières notions d’anatomie pathologique.  Cependant tout cela ne va pas très loin, on se contente d’ouvrir les corps et de montrer les principaux organes.  Cette science était encore si peu avancée, que l’on traitait avec des drogues et des sirops les contusions et les luxations.  Et devant l’inexplicable, les médecins avaient un moyen sûr et facile de se tirer d’affaire, ils invoquaient, selon le cas, la puissance divine ou le miracle.

Après la bataille, le chirurgien aux armées

Les découvertes, à mesure qu’elles étaient faites, étaient ajoutées sous forme d’un commentaire à l’ouvrage du Bolonais Mondino, texte de référence unique pendant trois siècles.  Avec Berengario de Carpi, professeur à Bologne, la révolution est en marche.  Il recommandait à ses élèves de ne pas se contenter des assertions des autres, mais d’observer par eux-mêmes.  Il disséqua ainsi des centaines de cadavres, audace sans exemple en dehors de l’Italie. 

Une seule pensée hante ces écoles ; une recherche parallèle à celle du mouvement des cieux : l’étude du mouvement intérieur de l’homme.  Cent ans durant, on poursuivra ce mystère.  L’observation de la gravitation de la vie et la circulation du sang va enthousiasmer l’époque.    

On savait déjà que les artères étaient pleines de sang et non d’air.  Le cœur était reconnu comme le centre et la cause du mouvement artériel et du pouls.
Dès le commencement du siècle, on discuta la question de la saignée.  Où vaut-il mieux saigner ?  Au mal, ou loin du mal, pour en distraire le sang et l’attirer ailleurs ?  Cela conduisit à chercher comment circule le sang.  A Padoue, Acquapendente décrira les valvules qui, baissées, relevées tour à tour, admettent et ferment la circulation.  Mais l’avis d’une majorité de scientifiques est tout autre.  A leurs voix s’ajoute même celle de Vésale.  Malgré les preuves, les descriptions et les publications, ces doctrinaires continuent à nier l’existence de ces portes.  On ne se dégage pas aussi facilement de Galien et de la sacro-sainte tradition d’affirmer d’après la parole du maître.

Comme on vient de le voir, au milieu de cette brillante compagnie, Vésale, qui enseigne déjà, a encore de la peine à se séparer du médecin de Pergame.  Son génie suspendu à sa jeunesse hésite encore à s’envoler et de dire autrement que le « prince des médecins ».  Sur la circulation sanguine, il partage encore la plupart des erreurs qui ont cours dans les écoles.  Il n’ose pas encore se mettre en désaccord avec Galien.  Il se déclare « embarrassé pour dire quel rôle exacte le cœur joue dans ce phénomène ».

A suivre...



mardi 6 mars 2012

Flashes (1)


1047
Sainte-Gudule
Le comte Lambert II vient d’enrichir la principale église de Bruxelles, nouvel édifice consacré à l’archange Saint-Michel.
Le 16 novembre, le comte y a fait transférer, depuis la chapelle Saint-Géry, avec la plus grande pompe, le corps de Sainte-Gudule. Sur le parvis, en présence du comte et de la comtesse,des dignitaires religieux, des représentants de la noblesse, et de la foule, la nouvelle église fut bénite par l’évêque Gérard. L’édifice prendra dorénavant le nom de Saint-Michel et Gudule. Un incident marqua cependant cette cérémonie. Au moment où le clergé et les notables passaient au pont des miroirs (rue des pierres), des femmes de la paroisse Saint-Géry, irritées contre les maîtres de fabrique de Sainte-Gudule. Ceux-ci avaient débauché à leur profit les ouvriers de la chapelle Saint-Géry. Ces femmes, rendues furieuses, se jetèrent, des roseaux à la main, sur le cortège. L’ordre fut rétabli avec beaucoup de difficultés. On parle déjà de conserver le souvenir de cet incident. Toutes les années, le 11 août, jour de la fête de Saint-Géry, on arborerait sur les maisons un roseau ou une branche d’arbre soutenant des culottes, en mémoire de ces femmes qui ont virilement défendu les droits de leur paroisse.

 


1816
David et Wellington
Un jour que David, réfugié à Bruxelles, était à peindre Napoléon à cheval, franchissant le col du Grand Saint-Bernard, le duc de Wellington entra dans son atelier. Le général anglais venait demander à l’illustre peintre de faire son portrait. David, les pinceaux entre les doigts, lui répondit avec hauteur : «  Monsieur, je ne peins que l’Histoire ». Ce pourrait-il que le grand David n’aimât point le vainqueur de Waterloo ?


1817
« On a volé Manneken-Pis ! »
S’écrient en émoi les commères bruxelloises. Le petit Julien, si simple dans son appareil, fut maintes fois enlevé et fut toujours retrouvé. Déboulonné dans la nuit du 4 au 5 octobre, il fut retrouvé peu après comme la bonne humeur populaire.



lundi 27 février 2012

Marie de Médicis et Gaston d'Orléans à Bruxelles, 3e partie


Le 12 mai, le duc d’Orléans signa un traité d’alliance avec l’Espagne. Gaston s’engageait à ne faire aucun accommodement avec le roi son frère et à combattre pour le roi d’Espagne contre la France.
Cet engagement solennel n’empêchait par Gaston de continuer les arrangements sur son retour avec le cardinal.

Louis XIII

Ce traité vint naturellement aux oreilles de Richelieu qui en fût fort irrité. Avant toute chose, il fallait engager le duc d’Orléans à rentrer dans le royaume. Sur les conseils de son ministre, le roi activa le procès en nullité du mariage de Gaston et de Marguerite. Comme on pouvait s’y attendre, le parlement déclara la nullité du mariage.

Gaston ne s’attendait pas à une telle rigueur. Il comprit que le cardinal allait lui déclarer une guerre acharnée s’il ne se hâtait pas à consentir une réconciliation.
L’acharnement de sa mère contre Puylaurens allait croissant, et il pouvait craindre à toute heure un nouvel assassinat ; la princesse de Phalsbourg le faisait trembler par ses emportements ; le duc d’Elbeuf était passé dans le parti de sa mère. Tous, de concert, le surveillaient, l’épiaient. Gaston comprenait encore que les Espagnols ne songeaient nullement à remplir les conditions du traité. Et pour cause.
Les hésitations espagnoles, les résolutions inébranlables de Richelieu, la reine-mère et ses partisans, tout cela fit réfléchir Gaston d’Orléans. Il devait absolument rentrer dans les bonnes grâces du roi son frère. L’ambassadeur de Louis XIII qui se trouvait encore à Bruxelles, s’aperçut de ce revirement. Il vint proposer au prince un accommodement qui l’accepta. L’ambassadeur partit immédiatement pour Paris. Devant les circonstances, Gaston se résignait aux volontés du roi, renonçaient à tous les traités qu’il avait signé, mais demanda toutefois l’agrément de sa majesté pour son mariage avec Marguerite. Le roi reçut avec plaisir les ouvertures de son frère, redevenu sage. Louis lui accorda son pardon, rétablit Gaston dans tous ses biens. Delbène, l’ambassadeur français, revint à Bruxelles, avec la lettre du roi. Il retrouva le duc d’Orléans toujours dans les mêmes dispositions. Gaston s’ennuyait beaucoup, désespérant ne jamais revoir la France, de ne jamais vaincre Richelieu avec l’aide des Espagnols. Il croyait même être l’objet de la haine des Bruxellois, il n’osait plus sortir que la nuit.

Le cardinal de Richelieu

Malgré le grand soin qu’il mît à cacher ses négociations avec Richelieu, une rumeur d’un rapprochement entre les deux frères se mit à circuler à Bruxelles. Elle vint aux oreilles du marquis d’Aytona. Gaston s’était rendu à Dinant pour attendre la copie du traité de réconciliation qu’il avait signé. il eut la surprise d’y trouver d’Aytona. Inquiet, il commença par se plaindre au marquis espagnol des mauvaises langues qui cherchaient à le brouiller avec l’Espagne. Il s’aperçut bientôt que l’Espagnol en savait autant que lui sur ce traité. Narquois, le marquis offrit à Gaston de le conduire jusqu’à la frontière avec tous les honneurs dus à un si grand prince, si celui-ci voulait bien l’avertir du jour de son départ. Il ajouta que sa majesté catholique le roi d’Espagne, loin de s’opposer à ce départ, serait la première à l’y engager. Embarrassé, le prince français ne sachant que répondre, chercha à nier le traité, sans y parvenir. S’apercevant de son embarras, le comte de Sallazar demanda à d’Aytona pourquoi son altesse Gaston d’Orléans ne lui tenait pas de grand discours comme à l’ordinaire – Sa Alteza quiere scapar (Son altesse veut prendre la fuite) - répondit d’un ton méprisant le marquis. Revenu à Bruxelles, Gaston y trouva le traité et son départ fut fixé au dimanche d’après. Du mercredi au samedi, il feignit d’éprouver de violentes douleurs de goutte et ne quitta pas le lit. Le samedi, il se promena toute la journée et fit ses visites accoutumées. Enfin le dimanche (8 octobre), à huit heures du matin, il monta à cheval, sous prétexte d’aller chasser le renard. Suivi de dix ou quinze des siens, il sortit par la porte de Halle. Avant de quitter Bruxelles, indécrottable, Il mentit encore aux bourgeois qui gardaient la porte. Il leur recommanda de lui faire tenir une messe prête aux Cordeliers, pour l’entendre au retour de sa chasse. Il s’enfuit ainsi sans un mot d’adieu à sa mère, à son épouse Marguerite de Lorraine et à ses hôtes. Il les abandonnait à leur sort.

Gaston duc d'Orléans

Le marquis d’Aytona regretta que le duc d’Orléans ne lui eût pas annoncé son départ, ce qui l’avait empêché de lui rendre tous les honneurs dus à sa qualité.

Les guerres devenaient de plus en plus impopulaires en France. Marie, restée à Bruxelles, jugea cette disposition d‘esprit favorable à ses intérêts. Elle adressa de nouvelles exhortations à son premier fils en faveur de la paix avec l’Espagne. Elle offrait sa médiation entre lui et son gendre, elle renouvelait par la même occasion, ses instances pour rentrer en France. Mais ce qu’elle ne savait pas, c’est que celui qu’elle avait choisi pour faire parvenir ses lettres au roi, un certain Giulio Mazzarini, nonce du pape, avait déjà choisi le camp de Richelieu qui appréciait ses talents. Aussi le futur cardinal de Mazarin ne mit aucune chaleur à servir la reine-mère. De toute manière Richelieu était bien résolu à ne pas demander la paix et surtout à ne pas la faire par l’entremise de Marie.

Marie, fatiguée d’avoir traîné pendant sept ans sa vie dans l’exil, faisait encore de nouvelles offres d’amitié et de soumission à son ministre. Toujours soucieux de maintenir séparée la famille royale, le cardinal lui faisait répondre que le maintient de la paix du royaume s’opposait à son retour en France. Il désirait, toutefois lui voir choisir sa résidence ailleurs que chez les ennemis de l’Etat, et que si elle s’établissait à Florence, sa patrie, elle y pourrait jouir de tous ses revenus, et y recevoir un traitement conforme à sa dignité.
Marie avait quitté Florence trente-huit plus tôt. Elle regardait comme la dernière des humiliations d’y retourner, au sein d’une famille qu’elle ne connaissait plus. Par ailleurs, elle se figurait toujours que son premier fils n’avait que peu de mois à vivre. Elle voulait être assez proche pour venir en tout hâte réclamer la régence durant la minorité de son petit-fils. Toutefois, elle crut qu’il valait mieux pour elle sortir d’un pays en guerre avec la France quoiqu’elle n’eût qu’à se louer de la générosité de son gendre le roi d’Espagne Philippe IV.


Marie quitta Bruxelles, le 10 août 1638, avec l’intention de prendre les eaux à Spa. Elle changea d’avis en chemin. Elle profita de l’occasion pour accepter l’invitation du prince d’Orange et se rendre en Hollande.

Gaston d’Orléans reconnut l’autorité royale, et Marie de Médicis, après la Hollande, reprit le chemin de l’exil. Il devait la conduire à Cologne où elle mourut après avoir porté en Angleterre le poids de son amère tristesse.

L’appartement qu’habita Marie de Médicis au palais de Bruxelles avait une vue sur le parc et se composait de quatre pièces tapissées de toile d’or et de satin blanc brodé, d’une magnifique chambre à coucher ornée, ainsi qu’un cabinet attenant, de tableaux de grands prix.

La cour brûlée aujourd'hui - Place royale
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Marie de Médicis à Compiègne

mardi 21 février 2012

Marie de Médicis et Gaston d'Orléans à Bruxelles, 2e partie


Les préparatifs de guerre du duc de Lorraine, Charles IV, inquiétait Richelieu. Il se mit en campagne contre lui. Charles IV appela son beau-fils à son secours. Avec ses troupes, Gaston devait faire diversion en France. Le duc d’Orléans quitta donc Bruxelles le 18 mai 1632, pour rejoindre son armée.

« l’infante ne se contenta pas d’avoir si bien fait l’honneur de sa maison pendant quatre mois ; elle voulut continuer à Monsieur et aux siens les effets de sa générosité et de sa magnificence jusqu’à son départ » dit la chronique qui ajoute :
«  Il n’y eut prince, seigneur, ni aucun officier principal qui ne reçut son présent, ou de pierreries ou de chaînes d’or, avec la médaille du roi d’Espagne. Elle eut soin de faire compter plusieurs coffres d’habits de guerre, linges et autres hardes pour l’usage de Monsieur, et lui fit compter, par son pagador, 100.000 patagons pour les frais de son voyage. Ainsi Monsieur se sépara avec beaucoup de satisfaction et de ressentiment des faveurs et bons traitements de cette princesse, après avoir pris congé de la reine sa mère, et reçu de toutes deux les souhaits d’un heureux voyage. Il fallut dire adieu à Doña Bianca, fille de Don Carlos Colonia, qui était une suivante de l’Infante de laquelle Monsieur s’était déclaré galant, pour s’assurer que sa passion ne le quitterait point, encore qu’il fut contraint de se séparer d’elle. Les autres filles du palais eurent aussi chacune leur galant français, de qui elles recevaient tous les jours les soins, mais c’était à l’espagnole, ne se voyant que par une jalousie fort haute, d’où il était très difficile de se faire entendre, et il n’y avait qu’aux jours d’audience qu’il était permis aux cavaliers d’entretenir leurs dames à la vue de l’infante et de toute la cour. »
Le palais et l’entourage d’Isabelle offraient tout le caractère d’une cour espagnole, on y parlait la langue, et on retrouvait toutes les traditions graves et religieuses puisées dans les souvenirs de l’Escurial. Comme à la cour de Madrid, les hommes se trouvaient rigoureusement séparés de l’habitation des femmes. L’atmosphère du palais sous les archiducs ressemblait à celle de l’un de ces anciens monastères de la Castille.


De Bruxelles, le duc d’Orléans se rendit d’abord à Trèves, où les troupes étaient réunies. il entra en France. Après une campagne militaire désastreuse et la défaite de Castelnaudary, le duc d’Orléans chercha, une seconde fois, refuge à Bruxelles. Il y arriva le 21 novembre. L’archiduchesse le reçut avec les plus grands témoignages d’affection. il fut logé au premier étage du palais, dans l’appartement de l’archiduc, décédé en 1621. Il reçut une pension mensuelle de 30.000 florins. Gaston ne trouva pas sa mère à Bruxelles. Sous prétexte d’indisposition, Marie était partie peu de jours avant pour Malines. La reine-mère ne désirait pas voir son fils, mécontente de sa conduite en France. Gaston lui rendit cependant visite à Malines. Ses tentatives pour la faire revenir à Bruxelles demeurèrent vaines. Elle persistait à vouloir se retirer à Gand. De retour à Bruxelles, dans le tourbillon des fêtes et des plaisirs, Gaston recommença à comploter contre son frère et Richelieu.

La seconde retraite de Gaston en Flandre donnait des sujets de craintes à Richelieu. L’héritier présomptif de la couronne était aux mains de l’ennemi et s’était engagé à servir sous son étendard. Comment lui faire la guerre au nom d’un roi dont la moitié de la France attendait la mort tous les six mois ?

Gaston cherchait à prouver aux Espagnols qu’il n’était pas aussi lâche que l’avait laissé croire l’affaire de Castelnaudary. Malgré les conseils de l’Infante, il voulu suivre l’armée espagnole qui s’avançait au secours de la ville de Rhinberg, assiégée par les Hollandais. Les Espagnols arrivèrent trop tard. La ville était tombée. Sans avoir pu montrer son courage, Gaston retourna à Bruxelles. Instable, il envoya l’un de ses proches au cardinal de Richelieu, pour tenter une réconciliation. Cette démarche maladroite ne servit qu’à éveiller les soupçons de la reine-mère, elle craignait qu’on ne fit un traité sans elle. Marie revint au plus vite à Bruxelles pour surveiller toutes les actions de son fils et peut-être même dans l’espoir secret de profiter de l’accommodement qui pourrait se faire.

En août 1633, finalement lassé des agissements de Charles IV, Louis XIII entra avec son armée en Lorraine. Lorsqu’il eut la confirmation du mariage de son frère, il voulut se saisir de son épouse, Marguerite de Lorraine. Celle-ci, déguisée en homme, visage barbouillé de suie, grande perruque noire sur la tête, s’échappa de Nancy. Elle traversa dans cet accoutrement les lignes françaises. En sûreté à Thionville, place forte espagnole, elle quitta son déguisement. Gaston, instruit de son arrivée, vint au devant d’elle à Namur. Le lendemain, ils partirent tous deux pour Bruxelles. Le 6 septembre 1633, l’infante se porta à leur rencontre, à une demi lieue de Bruxelles. Une haie d’honneur composée de bourgeois en armes les escorta. Le lendemain il y eut fête à la cour ; on y dansa au son des castagnettes et des guitares
Cette évasion réussie excita au plus haut point la colère du roi et de son ministre.


Implacable, Richelieu poursuivait toujours Marie avec le même acharnement. Le cardinal aimait mieux voir Marie à Bruxelles qu’à Paris. Il redoutait toujours de se trouver en présence de son ancienne bienfaitrice, ou de laisser réveiller en Louis un sentiment filial pour sa mère.
Tout cela n’empêchait pas les négociations entre Marie, Gaston et le cardinal. Toujours sans succès par ailleurs, chacun jouait ses propres cartes.
Sans cesse, Marie redoublait ses demandes d’autorisation de rentrer en France. Mais, la découverte de complots pour assassiner Richelieu vint fort à propos fournir un motif pour ne pas la laisser revenir.

Un gentilhomme champenois, Alpheston, avait été condamné à être rompu vif pour avoir tenter d’assassiner le cardinal. Deux soldats partis avec lui de Bruxelles l’avaient dénoncé. Un autre, Chavagnac, fut accusé d’avoir essayer d’empoisonner Richelieu au moyen d’une lettre ; un prêtre d’avoir voulu le faire mourir par des imprécations magiques prononcées au cours d’une messe. Tous furent exécutés. Mais ce qui importait davantage au cardinal, tous accusèrent le père Chanteloube et l’intendant de Marie, La Roche, de les avoir recrutés. Les deux intimes de Marie, furent condamnés par contumace à périr sur la roue et par la même occasion, Du Fargy, autre proche de Marie, fut condamné à être tiré par quatre chevaux et être écartelé vif pour crime de lèse-majesté. Richelieu persuada le roi qu’il ne pouvait y avoir réconciliation avec la reine-mère sans qu’elle ne se justifie des accusations portées contre elle et qu’elle ne livre les responsables des attentats. Bien que mère de Gaston, elle ne lui ressemblait pas sur ce point, elle n’abandonnait pas ses gens à Richelieu. Le retour de Marie dépendait de ces conditions, ce qui le rendait évidemment impossible.

Bien que son séjour soit agréable, Gaston, de son côté commençait à s’ennuyer, la France lui manquait. Au commencement de l’année suivante, Richelieu, voyant que ces négociations n’aboutissaient à aucun résultat, pressa l’annulation du mariage de Gaston.
La mort de l’archiduchesse Isabelle, arrivée le 1er décembre 1633, enleva à Gaston sa protectrice la plus dévouée et la plus sincère. Le marquis d’Aytona la remplaça provisoirement. Ni Marie, ni Gaston, ne se croyaient aussi assurés de sa bienveillance. Il est vrai que par leurs intrigues continuelles, l’un et l’autre fatiguaient de plus en plus leurs protecteurs espagnols. Marie était dominée par le père Chanteloube, Gaston, par son favori Puylaurens. Ces deux hommes se haïssaient. Tous les moyens leurs étaient bons pour faire éclater leur haine. Il y eut plusieurs duels entre les gentilshommes des deux camps. Le marquis d’Aytona en était arrivé à dire que les gens de la reine-mère et ceux de Monsieur lui causaient plus de soucis qu’il n’en avait à gouverner tous les sujets du roi. Dès lors la mère et le fils étaient mal ensemble. Pour s’éloigner de la cour, Marie prétexta une maladie. Elle quitta Bruxelles pour Gand.


Le décès de l’Infante faisait désirer plus que jamais à Gaston une réconciliation avec son frère. Les négociations entre Gaston et Richelieu recommencèrent. Il y avait lieu de croire que cette fois, on ne tarderait pas à s’entendre. Malheureusement, le 3 mai 1634, un événement imprévu vint rompre brusquement les pourparlers.
Entre huit et neuf du matin, Puylaurens, montait le grand escalier du palais. Un homme, auquel il n’avait prêté attention, lui tira un coup de mousquet et s’enfuit sans qu’on pût l’arrêter. Le tireur abandonnait son manteau et son arme recouverte de taffetas noir. Mais heureusement pour le favori, la charge trop réduite de poudre ne fut pas assez puissante pour chasser avec force les balles. On retrouva dans la cour, par la suite, vingt-cinq petites balles d’étain. Puylaurens n’eût qu’une légère blessure à la joue ; ses cheveux avaient amorti la décharge. Deux gentilshommes, qui l’accompagnaient, furent également blessés.
Gaston était alors dans son cabinet. Il jouait aux cartes avec le duc d’Elbeuf et Vieux-Pont. Au bruit, il courut l’épée à la main. Il croisa Puylaurens qui lui raconta ce qui venait d’arriver. Gaston fit aussitôt avertir le marquis d’Aytona. Il demanda justice contre le coupable. Le marquis assura hautement que ce crime ne resterait pas impuni, il y allait de l’honneur du roi et de ses ministres. Pour toute enquête, le marquis se borna à faire exposer, pendant trois jours, sur la grand’place, aux portes de l’hôtel de ville, le manteau de l’assassin et à faire arrêter deux pauvres soldats qu’on relâcha peu après. Le manteau ne fut pas reconnu et fut retiré. D’Aytona abandonna les recherches. Pour lui, l’affaire était claire : un règlement de compte entre Français.

Comme il arrive ordinairement dans ces sortes d’affaires, tout le monde fut accusé de ce crime. Les Espagnols, Paris, la princesse de Phalsbourg, ancienne maîtresse de Puylaurens et un ancien conseiller de Gaston, furent tour à tour accusés. Mais pour Gaston et Puylaurens, le père Chanteloube, conseiller de la reine-mère, était l’instigateur de crime. Ils appelèrent cette tentative d’assassinat la chanteloubade et accusèrent de complicité Marie. Celle-ci protesta, comme elle l’avait fait contre les accusations du cardinal et par le passé contre celles de l’assassinat de son mari. Elle ne gardait, disait-elle, pas d’assassins dans sa maison. Cette brouille ouverte entre le fils et la mère rendait encore plus pénible leur séjour à Bruxelles. Chacun de son côté négociait de plus en plus le retour en France. Exigeant toujours la remise des présumés coupables comme conditions au retour de Marie, Richelieu se montrait plus coulant avec Gaston. Mais celui-ci, capricieux, inconséquent et menteur, n’arrivait pas à se décider.
A suivre…

Louis XIII et Richelieu