Ami lecteur, amie lectrice, qui que tu sois, sois le/la bienvenu(e).


Bruxelles, cité européenne, véritable pot-pourri de civilisations a bien des histoires, petites ou grandes, à raconter au curieux.

Jacques De Cerisy plonge dans le passé chaotique de cette ville, retrouve les visages disparus de ceux qui ont fait son Histoire et rapporte leurs gestes effacés par le temps.

Sous des dehors parfois tristes, la cité cache de l’exotisme et de l’extraordinaire. Presque partout surgissent les souvenirs, souvent indirects, la ville a tellement changé. Mais qu’à cela ne tienne, la mémoire est là. Les lieux ont disparu mais les endroits demeurent, cela suffit pour raconter cet autrefois…

« …c’était au temps où Bruxelles… »



mercredi 31 août 2011

Juliette Drouet : une débutante à Bruxelles


Théâtre du Parc.
Le théâtre du Parc fut construit au dix-huitième siècle dans une ouverture du parc de Bruxelles. De style Louis XVI, il donne sur la rue de la Loi, presque en face du parlement belge. Autrefois on l’appelait théâtre royal ou le petit théâtre. Ce théâtre réuni avec celui de la Monnaie par une direction commune, se trouvait alors quelque peu sacrifié à son grand frère. Les moyens financiers de ce petit théâtre étaient modestes et ses succès variables. Cette scène ne représentait que des vaudevilles. En vain la direction avait essayé de changer le programme et y introduire plus de modernité. Le public bruxellois tenant à ses habitudes, sifflait les nouveautés que l’on applaudissait à Paris. Contraignant ainsi le théâtre de revenir à son répertoire familier, dont les pièces de Scribe constituaient le fond.

C’est dans ce théâtre que débuta, en 1828, une certaine Juliette Drouet.

Juliette Drouet.
Celle qui, de 1834 à sa mort, consacra tout son amour et sa vie à Victor Hugo. Inspiratrice de nombreuses pages admirables du grand poète, et qui au moment du coup d’état de monsieur Bonaparte, le sauva de la mort. Dans l’exil qui suivit, elle fut à ses côtés, effacée et discrète, copiant ses manuscrits. Quand elle mourut, en 1883, à Paris, elle s’occupait depuis la mort d’Adèle, de la maison du grand homme. De sa beauté évanouie, il ne lui restait alors plus qu’un pauvre visage de vieille, flétri et ridé. Depuis longtemps habituée aux sacrifices, seuls demeuraient intacts, les souvenirs de sa jeunesse perdue et sa grande passion pour Olympio.

Il subsiste encore, de nos jours, quelques ombres dans l’histoire de Juliette Drouet. L’un des épisodes peu connus de sa vie, est celui de son séjour à Bruxelles et l’histoire de ses débuts au théâtre.

Julienne-Joséphine Gauvain vit le jour à Fougère le 10 avril 1806. Orpheline à l’âge d’un an , elle se retrouva à l’assistance publique avant d’être recueillie par un oncle. Lorsqu’elle eut huit ans, une tante et une cousine, toutes deux Bénédictines la firent entrer dans leur couvent à Paris.

Sans vocation, elle en sortit en 1822. Pour aller où ? On ne sait pas très bien. Trois ans plus tard, on la retrouve, Modèle, dans l’atelier du sculpteur genevois, alors en vogue,James Pradier. Elle devient rapidement sa maîtresse. L’année suivante, elle donne naissance à une fille, Claire.

«  Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds ». (Victor Hugo)


James Pradier.
Homme brutal, vaniteux, cynique, coureur de jupons sous des dehors élégants, promettant beaucoup et ne tenant que rarement ses promesses, Pradier n’envisage pas de l’épouser et se contente de payer une pension pour l’enfant qu’il envoie à la campagne.


Ignorant l’art de rompre, et pour se débarrasser de la mère après l’enfant, il persuade la jeune femme qu’elle est destinée au théâtre, bien que rien ne l’y ait préparé. Il lui suggère donc de tenter sa chance sur la scène, mais pas à Paris, trop près. Et comme il a quelques relations à Bruxelles, elle partira pour cette ville. Dans la diligence qui l’amène de Paris à Bruxelles, dans le courant de 1828, Juliette se trouve dans la plus grande détresse. Son amant l’abandonne, sa fille se trouve en nourrice, et son avenir est aussi incertain que cette ville lui est étrangère.

A Bruxelles, une certaine dame Giraudier doit s’occuper d’elle. On sait peu sur cette dame. Juliette doit se faire passer pour sa fille. De loin Pradier la surveille, des fois qu’elle aurait la mauvaise idée de revenir à Paris. Il lui prodigue des conseils. Il lui conseille même de se trouver un protecteur. D’avoir adresser une telle recommandation à Juliette, le sculpteur se croit quitte envers elle, surtout financièrement. Quand Juliette se risque à lui demander une petite somme d’argent, il répond qu’il est sans le sou et lui envoie, en guise de consolation, un livre de romances illustré de sa main.
Juliette mène à Bruxelles une existence misérable. Le seul engagement qu’elle obtient, c’est au mont de piété. Elle y a engagé des effets personnels pour subvenir à ses besoins.

« …le seul engagement que mes talents m’aient procuré… » (Juliette à Pradier)


Elle veut revenir et revoir sa fille. Elle espère que Pradier lui trouvera un rôle à Paris. Quand elle le lui demande ouvertement, il pousse de hauts cris. Quitter Bruxelles en ce moment ! qu’elle attende ! Pradier craint surtout d’avoir Juliette à sa charge ce qu’il ne veut à aucun prix !

C’est alors, qu’émut par la détresse de la jeune femme, un entrepreneur de spectacle Harel, ancien exilé français à Bruxelles, la fait entrer dans la troupe du théâtre royal du Parc. Elle écrit à Pradier pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il lui répond, comme d’habitude, par de belles et nobles paroles creuses.

«  …comme il est bon le pain gagné honorablement…travaille toujours…l’étude à plus de fleurs que d’épines… » (Pradier à Juliette)

Ce n’est toujours pas la réponse qu’attend Juliette.
Juliette, modèle de Pradier.
Elle entame sa carrière de comédienne le 6 décembre 1828 sous le nom de Mlle Juliette. Le journal de la Belgique du samedi 6 décembre annonce ses débuts pour le soir même :

« Samedi 6 (théâtre du Parc). Avant, pendant et après, esquisse historiques en 3 actes. – La mansarde des Artistes, vaudeville, dans lequel Mlle Juliette, se destinant à la carrière dramatique, et n’ayant jamais paru sur aucun théâtre, remplira le rôle de Camille. »

Au dernier moment cependant l’affiche fut changée, et la débutante parut devant le public bruxellois dans un autre vaudeville : Simple histoire, de Scribe et de Courcy : une pupille amoureuse de son jeune tuteur qu’elle épouse à la fin de la pièce. Juliette fut donc, ce soir-là, Miss Milner, jolie fille de 17 ans, aimable, étourdie et coquette, et à la scène finale elle vint solliciter la clémence du public par cette tirade :

On sait comment se montrent les tuteurs ;
De leur pupille imprudente, indocile,
Ils ont toujours pardonné les erreurs…
Pour mes défauts, quand j’agis en pupille,
Par vos bontés agissez en tuteurs.

En dépit de quelques faiblesses, les spectateurs furent indulgents. Ils agirent, ce soir-là, en tuteurs. Juliette reçut un accueil d’estime. Sans doute sa beauté n’y fut pas étrangère. Les critiques lui reconnaissant tout au moins de bonnes dispositions.

« l’espace me manque, écrivait le chroniqueur de l’Argus politique, littéraire, des spectacles, des arts et des mœurs du 7 décembre 1828, pour parler d’un début remarquable qui a eu lieu au théâtre du Parc, celui de Mlle Juliette. Une jolie figure, des yeux pleins de charme et d’expression, une voix faible, mais douce et juste, une excessive timidité, mais sans gaucherie, de la gentillesse et de l’intelligence, des inflexions qui viennent de l’âme, et qui ne sont le fruit ni de l’étude ni de l’expérience, voilà ce que le public a remarqué chez Mlle Juliette, si j’en juge par les applaudissements nombreux qu’elle a reçus »

Et la Minerve des Pays-Bas lui attribuait les mêmes compliments, assortis de réserves similaires.

« un physique heureux, un organe agréable, un ton décent et de l’intelligence, voilà ce qui a motivé la bienveillance du public à son égard. De la timidité, de l’inexpérience, voilà le revers de la médaille. Mais la timidité, l’inexpérience durent-elles longtemps au théâtre ? Je ne le crois pas. Il y a donc lieu du succès pour Mlle Juliette, et nous l’encourageons à persister dans la résolution qu’elle a prise. »

La semaine suivante, elle reparaissait devant les spectateurs du Parc dans la Mansarde des Artistes, comédie-vaudeville en un acte de Scribe, Dupuis et Varner. La critique lui fut bien moins bienveillante à ce deuxième passage. Que se passa-t-il ? Le rôle de Camille, sage grisette égarée parmi les étudiants et les rapins dans un grenier ne convenait-il pas au caractère de la débutante ? Ou de graves soucis venaient-ils ce soir-là, pétrifier sa voix et engourdir son jeu ? Toujours est-il qu’on la trouva moins bonne, et l’Argus du 28 décembre 1828, dut bien revenir sur ses précédents éloges :

« Un seul succès a suffi, à ce qu’il paraît, à Mlle Juliette, qui avait été si bien accueillie dans le rôle de Miss Milner de Simple Histoire. Le désir de voir une jolie figure et une bonne actrice avait peut-être contribué à amener quelques personnes au théâtre du Parc le samedi suivant ; mais leur désappointement a été complet. Cette physionomie si aimable était devenue maussade et rechignée. En prenant les habits de Camille, dans la Mansarde des Artistes, Mlle Juliette a perdu sa grâce et sa vivacité ; ce n’était pas la même personne. Je ne lui conseille guère de faire un troisième essai ; car, en suivant la même marche, elle pourrait descendre jusqu’aux sifflets. »

Même commentaire dans la gazette des Pays-Bas du 17 décembre 1828, qui rendait compte dans le même article, des deux représentations :

« Une demoiselle Juliette, se destinant au théâtre, a joué deux fois déjà sur celui du Parc. Le premier jour, elle a, ce que l’on dit d’une tentative audacieuse, attaqué le taureau par les cornes. Et justement il s’agissait d’un ouvrage qui nous transporte au pays de John Bull, le vaudeville de Simple Histoire. Le personnage de Miss Milner est un composé de grâce, d’étourderie, de sensibilité, et, de plus, il avait été créé d’une manière supérieure par Mme Lemoigne. La débutante, très jolie d’ailleurs, si ce n’est que sa figure porte l’empreinte habituelle de la mélancolie, a néanmoins nuancé quelques parties du rôle avec intelligence d’une actrice déjà initiée aux secrets de son art . samedi dernier ce n’était plus cela : à peine entendait-on Mlle Juliette, qui semblait bouder les acteurs et le public, et dont, par conséquent, le jeu était comme son visage, fort maussade et fort triste. Nous voilà bien payés de nos encouragements

Ce demi-échec n’était pas fait pour tranquilliser la pauvre débutante. La misère morale et matérielle la condamnait à un abattement trop visible. Cet insuccès ne la détourna cependant pas d’un troisième essai. Elle reparut sur la scène du Parc à la fin de décembre dans une pièce de l’inévitable Scribe « La Marraine ». Seule la gazette des Pays-Bas du 1er janvier 1829, rapporta cette représentation :

« Mlle Juliette a joué au même théâtre, dernièrement, le rôle de la marraine pour troisième début, et s’y est réhabilité dans l’esprit de ses juges… il,paraît que cette demoiselle, comme beaucoup d’acteurs, ne soigne que les bons rôles. Mauvais signe ! »

Mauvais signe aussi pour mademoiselle Juliette, il ne reste pas trace d’une quatrième tentative et c’est au mois de janvier suivant que nous la retrouvons dans le cadre somptueux de la scène de la salle des Beaux-Arts.


A ce moment arrivait à Bruxelles, un certain Pierre-Victor. Tragédien qui avait brillé au Théâtre-Français dans l’ombre de Talma. Cet artiste véhément avait la plume injurieuse. Il s’était pris de querelle avec le baron Taylor, commissaire royal auprès de la première troupe comique. Ce Taylor était l’ami de Charles Nodier et des modernes. Adversaire des novateurs, Pierre-Victor courut la province puis l’étranger, acharné partout à faire applaudir partout l’ancien répertoire tragique. Engagé à Bruxelles pour une série de représentations, Pierre-Victor parut dans un répertoire classique, et même pseudo-classique. Voltaire aux côtés de Racine et de Shakespeare (dans la version de Ducis), Marie Stuart de Pierre Lebrun et Frédégonde de Népomucène Lemercier, deux œuvres très éloignées du romantisme. Le tragédien ne déplut pas au public bruxellois. Le journal de la Belgique lui fit un bel éloge. Par contre les journaux s’accordèrent à regretter que Pierre-Victor se trouvait assez mal entouré. Une seule exception fut faite, et ce fut en faveur de la jeune débutante du Parc. On lui avait donné, dans le drame shakespearien, un simple bout de rôle : celui d’Elvire, confidente de Gertrude. Mais une meilleure occasion lui avait été offerte dans une pièce de Deaugiers et Gentil : L’Hôtel garni. Le journal de la Belgique du 19 janvier 1829 déclara, en effet, que, dans cette comédie,

« on a remarqué Mlle Juliette, jeune et très jolie personne, qu’on a vue dernièrement deux ou trois fois au Parc »

Ce que confirma la gazette des Pays-Bas du 20 janvier 1829 :

« Mlle Juliette, la néophyte aux trois débuts du théâtre du Parc, s’est aussi fort bien tirée de la confidente de Gertrude, et, qui plus est, de la jeune amoureuse de l’Hôtel garni. Il y a de l’avenir dans ses dispositions »

Hélas ! une voix contraire s’éleva, et la minerve des Pays-Bas d’un ton autoritaire  réprimanda la jeune comédienne :

« …et vous enfin, Mlle Juliette, il y a chez vous des progrès réels. Mais point de mine, de grâce ; la nature vous fit gentille, l’art vous fait mignarde. Retournez vite à la nature : vérité et simplicité »

Le journal, peu après, fit sa repentance.  L’hôtel garni ayant précédé Zaïre sur l’affiche de la quatrième représentation de Pierre-Victor, il constata sommairement que cette petite pièce « a fait plaisir ». et il ajouta :

« Mlle Juliette, qui a cessé de faire des mines, y est maintenant plus ingénue et plaît bien davantage. »

C’est sur ce compliment que se termina la carrière dramatique de Juliette Drouet à Bruxelles. Les représentations de Pierre-Victor s’achevèrent à la fin de mars 1829. Par la suite, on n’entendit plus parler de la débutante à Bruxelles.
C’est à Paris, qu’elle réapparût sur la scène. Harel, devenu directeur de l’Odéon et du théâtre de la porte Saint-Martin, l’ayant engagé dans sa troupe.

Juliette dans le costume de la princesse Négroni.
En 1833, Victor Hugo cherchait des comédiens pour sa pièce « Lucrèce Borgia », Harel lui proposa Juliette pour le rôle de la princesse Négroni. Le 3 février , la première représentation de la pièce au théâtre de la Porte Saint-Martin fut un succès. Théophile Gautier particulièrement enthousiasmé écrivit ces mots : « c’est dans le petit rôle de la princesse Négroni de Lucrèce Borgia que Mlle Juliette a jeté le plus vif rayonnement…avec si peu de temps et si peu de parole, elle a trouvé le moyen de créer une ravissante figure, une vraie princesse italienne…. »

Peu après, mlle Juliette devint l’amante du grand poète et, par amour, elle abandonna définitivement sa carrière de comédienne.

« …aimer, c’est plus que vivre…. » (Juliette Drouet à Victor Hugo)

Victor Hugo.
L’ancienne amie de Pradier possédait-elle un talent dramatique ?
Victor Hugo et Théophile Gautier le pensaient. Pour la critique bruxelloise, elle n’en avait guère. Guimbaud déclare que la belle Juliette déploya sur le théâtre un mérite des plus distingués. Juliette ne joua jamais de rôles très importants. A Bruxelles, sans expérience, elle débutait. A Paris, dans la troupe d’Harel, les premiers rôles étaient tous tenus par Mlle Georges ou Mme Dorval. Presque toutes les œuvres dans lesquelles Juliette a joué sont aujourd’hui des œuvres oubliées ou démodées. Quant à M. Barthou, il affirme simplement qu’elle était « inexpérimentée, mais non dépourvue de talent » . 

Promenade littéraire, Victor Hugo et la vallée de la Bièvre

dimanche 7 août 2011

Comtesse contre comte


Au bas de la place du grand Sablon, à droite, en descendant vers la Grand’place de Bruxelles, le promeneur traverse la place de la justice.  Autrefois se s’élevait là, au coin de la rue de Ruysbroeck, l’ancien palais de justice de la ville.  



C’est d’une affaire qui fut traitée dans ce bâtiment disparu, dont il va être question.

En 1804, le code civil, dont monsieur Portalis fut l’âme et Napoléon l’instigateur, affirma l’incapacité juridique totale de la femme.  La femme mariée était considérée dans ce code comme une mineure à vie.  C’était l’institutionnalisation, par la loi, de l’infériorité de la femme.  Privée du droit de se défendre, la femme soumise à l’homme se trouva réduite au silence.  Oubliées la Révolution française et la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » dans laquelle Olympe de Gouges réclamait l’égalité des droits civils et politiques des deux sexes.  L’affaire suivante n’est pas de première importance, mais elle illustre fort bien ce qui précède.

Le 21 février 1849, la comtesse D. déposa, par l’entremise de son avocat, une requête au président du tribunal de première instance de Bruxelles.  Elle demandait l’autorisation d’assigner à bref délai son mari.  Elle voulait le faire condamner à lui verser une pension alimentaire de 2000 francs par an.  La comtesse justifiait sa demande par le refus de son mari de la recevoir dans le domicile conjugal.  Il l’avait chassé, pensait-on, pour une autre.  Cette autorisation d’assigner son époux en référé lui fut accordée.  Madame D. assigna donc son mari devant le tribunal civil. 

A l’audience de la deuxième chambre, présidée par M. Wafelaar,  le mari, défendeur, représenté par maître Roussel, opposa une fin de non recevoir à la demanderesse.  Son épouse, plaida-t-il, n’ayant pas été autorisée, par lui, à intenter une action en justice.  Les formalités définies par les articles du code civil en matière d’autorisation n’avaient pas été suivies.


Pour écarter cette fin de non recevoir, Madame D. , par la voix de son conseil Maître Jottrand, soutint que la loi ne requérait l’autorisation maritale qu’à l’égard des personnes autres que le mari.  Il résultait en effet, qu’un mari ne pouvait accepter que sa femme lui intenta, devant les tribunaux, un procès.  Procès que le mari considérait comme inadapté puisqu’il devait se défendre contre sa femme.  Dés lors, il n’y avait pas lieu de l’obliger d’accorder son autorisation.

L’épouse délaissée ajouta que, dans un procès dirigé par une femme contre son mari, procès où le refus d’autorisation de la part du mari va de soi, c’est au tribunal à autoriser la femme à plaider sa cause en justice.  Aussi demanda-t-elle au Tribunal de lui donner l’autorisation nécessaire.

Dans tous les cas, ajouta maître Jottrand, s’il fallait absolument une autorisation préalable, la permission que Monsieur le président avait accordée à la demanderesse pour assigner son mari suffisait comme autorisation.

Le 13 mars suivant, le tribunal rendit sa décision.  Le président M. Wafelaar  jugea que la nécessité de l’autorisation existait, sans distinction, dans tous les cas où la femme voulait plaider, que l’adversaire soit un tiers où le mari lui-même.  Qu’une femme ne pouvait intenter une action en justice sans l’autorisation de son mari.  Cette autorisation était requise comme un hommage rendu à la puissance maritale.  La loi s’appliquait dans cas avec plus de fondement encore, car il serait peu raisonnable d’habiliter la femme précisément contre celui à l’autorité duquel elle est soumise.  La demanderesse ayant intenté la présente action sans avoir été dûment autorisée.  Par ces motifs, le Tribunal, ayant entendu Monsieur Maus, substitut du procureur du roi,  déclara l’action de la comtesse non recevable et la condamna aux dépens.

Le chemin sera encore long à parcourir par les femmes, avant que leur parole soit enfin reconnue.

« Partout où l’homme a dégradé la femme, il s’est dégradé lui-même »




lundi 18 juillet 2011

Le peintre de Napoleon à Bruxelles

Autoportrait de David

Paris, 20 prairial An II (8 juin 1794).

« Place au commissaire de la Convention ! »
Organisateur de la fête de l’Etre suprême, Jacques Louis David, peintre du     « Serment des Horaces » et ami de Robespierre, dirigeait la marche du somptueux cortège.  Il s’agitait beaucoup, veillait à tout et s’annonçait lui-même.  Il réglait le défilé des corporations « en agitant son chapeau surmonté d’un grand panache tricolore ».   

Dans cette cérémonie, Robespierre marchait seul devant la Convention.  A pas mesurés, la tête découverte, les yeux regardant le sol.  L’Incorruptible était morne et inquiet.  Quelqu’un avait osé lui dire  « j’aime ta fête, mais je te hais ».

Six  semaines plus tard, Robespierre était guillotiné.

A la Convention, certains enragés regrettaient que Jacques Louis David, robespierriste idolâtre, eût échappé à l’échafaud de son ami.  Son Absence opportune, le 9 thermidor, à la Convention, l’avait sauvé.  Prévenu par  Barrère « Ne vient pas, tu n’es pas un homme politique », il s’était fait porter « pâle » ce jour-là.  Le 13 thermidor, sommé d’expliquer son soutien à l’Incorruptible, David monta à la tribune.  Devant le nombre et la violence des attaques dirigées contre lui, le pauvre homme angoissé, le visage livide, en sueur, se défendait mal.  Une difficulté de prononciation  naturelle, augmentée encore d’une exostose qu’il avait à la mâchoire supérieure, rendait sa parole difficile.  Tels des hyènes, ses ennemis, le harcelaient jusque dans les derniers retranchements.  Et sans le boucher Legendre, seul contre tous, il était perdu.  Exclu de la Convention ce jour-là, il fut arrêté quelques jours plus tard.

David était pourtant tout l’opposé d’un fanatique.  Brave homme, ordonné, laborieux et peu bavard, il n’avait rien d’un monstre sanguinaire.  Son imaginaire rempli d’histoires et d’usages antiques, l’entraîna, comme la plupart de ses contemporains éclairés, dans la tourmente révolutionnaire de 1789, où il se perdit.
Une fois dans l’ouragan, il s’y débattit comme les autres.  Membre de la Convention, il ne peignait plus.  Les séances de la Convention accaparaient tout son temps.  Comme beaucoup d’autres, il avait adopté le vocabulaire et les geste politiques du moment. 

La mort de Marat

Ainsi, un jour que son ami Marat était pris à parti par le député Pétion : « le moment est venu de chasser de cette enceinte ces…scélérats ...qui...nous menacent…du poignard des assassins !...- c’est vous ! s’écria Marat, c’est vous qui êtes des assassins ! ».  S’élançant alors, au milieu de la salle en furie et prenant la défense de l’ami du peuple, David s’écria : « Je demande que vous m’assassiniez…je suis un homme vertueux…la liberté triomphera… » ; et Pétion de répondre : « Qu’est-ce que prouve l’action de David ?  Rien, si ce n’est le dévouement d’un honnête homme en délire, trompé par des scélérats…Tu t’en apercevras, David ! – Jamais ! » répondit le peintre.  Il persista.   Il était fidèle en amitié.  Aussi, le 8 thermidor An II, pour avoir refusé de livrer à la Convention, les noms des membres soupçonnés de trahison, Robespierre fut mis en difficulté par les députés.  L’Incorruptible s’écria « S’il faut succomber, eh bien ! mes amis, vous me verrez boire la ciguë avec calme ».  Présent à la séance, David, « à l’imitation des Grecs et des Romains», vint à son aide en déclarant « Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi ! ».  

Pour imiter Brutus, David, le républicain a voté la mort du Tyran, de Louis XVI.  Les moments historiques l’exaltaient.  Dès lors, lui, le grand peintre  s’abaissa à dessiner des satires qui ne firent rire personne.  Lui, le magnifique artiste, préconisa la destruction des effigies royales. « …Je demande la destruction des bustes de Louis XIV et de Louis XV… ».  Il dota Paris d’une monstrueuse caricature de l’Hercule Farnèse, représentant le Peuple debout - huit mètres de haut - portant en gros caractères sur son front le mot Lumière, sur sa poitrine Nature, Vérité sur ses bras Force, Courage,et dominant d’énormes crapauds vautrés sur les débris des statues de Louis XIV et de Louis XV. 

Tout cela n’avait vraiment plus rien à voir avec son génie.

Le Serment des Horaces

Après Thermidor, David, sentit l’erreur qu’il avait commise.  Abandonner l’art pour une illusion.  Quand elle avait vu s’enfoncer dans la révolution, cet homme qu’elle adorait, sa femme l’avait quitté.  Elle emmena ses deux filles, laissant les deux garçons à la garde de leur père.  Elle réapparut quand David, arrêté comme robespierriste, subit la prison.  Libéré, bien résolu à ne plus se mêler de politique, le grand peintre revint à ses élèves et à son atelier du Louvre.  

« …le temps et les événements m’ont appris que ma place est dans mon atelier… »

Buste de David par Rude

Naufragé de la terreur, on se représentait David comme un jacobin impénitent, brutal et grossier.  Pourtant, il était d’une tenue parfaite et d’une politesse raffinée, plein de bonhomie et de bienveillance.  Conséquence d’une blessure d’épée, une tumeur  déformait sa lèvre supérieure. Cette déformation le faisait surnommer par ses ennemis « la grosse joue ».  Seule, une petite cocarde tricolore au chapeau rappelait son passé révolutionnaire.  Il était toujours vêtu avec recherche.  Peut-être y avait-il dans cette élégance la volonté de faire oublier les souvenirs embarrassants de l’An II.  Il s’y appliquait avec conscience.  Dans son atelier, le mot citoyen était banni du vocabulaire, c’était Monsieur David.  «…sous son habit de soie, il était impossible de retrouver le républicain… »

Le culte enthousiaste qu’il voua à Bonaparte explique, s’il ne l’excuse, son engouement  pour Robespierre : « emballements » d’un grand artiste irrésistiblement séduit par tous les mirages. 

« Bonaparte est mon héros…c’est un homme auquel on aurait élevé des autels dans l’antiquité… »

Toujours l’Antiquité.

Bonaparte

La scène où le général Bonaparte pénètre pour la première fois, pressé et impatient, dans l’atelier du Louvre, est théâtrale.  Les élèves et les professeurs lui firent une haie d’honneur.  Trois heures de pause pour un portrait célèbre resté inachevé.  Une autre fois, le Premier Consul, désinvolte, sollicité de poser à nouveau, envoie simplement son chapeau, sa redingote, ses bottes et son épée.  Voilà David peintre officiel de l’empereur, dirigeant le tableau du couronnement.  Il a peint le pape aux Tuileries.  L’ex-ordonnateur de la fête de l’Etre suprême fut admis chez le Souverain Pontife.  On l’avait averti qu’on ne pénétrait chez le Pape qu’en se prosternant.  C’est à genoux qu’il devait faire le portrait de Sa Sainteté.   Mais Pie VII le dispensa de cette contrainte.  Après avoir reçu la bénédiction du Saint-Père, David sortit de son audience aussi enthousiasmé du Pape, qu’il avait été, jadis, de Robespierre. 

Pie VII
Le Sacre

Et puis sa nouvelle idole, Napoléon s’écroula, et les Bourbons reparurent.  Les régicides furent exilés.  Quoique Louis XVIII eût volontiers consenti une exception en faveur de David.  Celui-ci se refusa à la solliciter.  A la manière des anciens, sans une plainte, sans récrimination, devançant l’arrêt de bannissement, il partit pour Bruxelles.  Il s’y fixa, le 27 janvier 1816, au numéro 7 de la rue Léopold.  

Dès le lendemain de son départ, l’école et les principes de David furent renversés par de nouveaux peintres français.

Mais la célébrité de David restait non seulement intacte mais son malheur la rendit plus grande encore à l’étranger.  Le roi de Prusse lui offrit la direction des arts dans son royaume.  Il refusa.  A Bruxelles,  il exerça pour la première fois sa peinture avec indépendance et agrément.  On lui commanda des toiles, il fit des portraits.  Influencé par la peinture flamande et hollandaise, son art s’aventura dans une voie nouvelle.

Théâtre de la monnaie

Les étrangers importants qui s’arrêtaient à Bruxelles ne manquaient pas d’aller rendre hommage au peintre de Napoléon.  Le roi des Pays-Bas, Guillaume d’Orange, se sentait fier d’avoir chez lui, le grand David.  Souvent, il lui rendait visite.  Entouré de Sieyès, Barrère et Alquier, autres régicides bannis et de ses anciens élèves, dont le peintre Navez,  David supportait avec constance son exil. 
Personnage en vue, les gens se rendaient au théâtre pour le voir.  Presque tous les soirs, David assistait aux représentations du théâtre de la Monnaie.  A l’orchestre, il occupait toujours le même fauteuil.  Lorsqu’il était absent, ce siège était respecté.  Si quelque étranger s’y asseyait, les voisins lui disaient : « c’est la place de David ».
Lorsque la pièce jouée faisait allusion ou au talent ou à l’infortune d’un artiste, le public applaudissait la scène en hommage à David.

Il était aimé.

Un soir, pendant l’entracte, un Anglais parvint à l’approcher.  L’étranger témoigna au peintre, le bonheur qu’il ressentait de se trouver près d’un si grand homme et d’avoir pu lui serrer la main.  David dit à l’Anglais : « Vous êtes donc un amateur bien passionné des arts, monsieur, que vous veuillez les honorer ainsi en témoignant une admiration si grande pour ceux qui les cultivent ? – Moi, monsieur, point du tout, dit l’étranger, je voulais voir les traits et toucher la main de l’homme qui a été l’ami de Robespierre. »
L’incroyable admiration des radicaux de tous les pays pour Robespierre, pour Marat et d’autres hommes de la révolution, fit qu’il se fut trouvé, à Bruxelles, un Anglais assez original pour féliciter sincèrement David de ses anciennes amitiés de 1793.

L’exil du grand peintre se changeait en triomphe

Mars et Vénus
Amour et Psyché

Il avait septante-six ans lorsqu’il acheva  « Mars et Venus ».  Le tableau produisit un grand effet auprès du public et des artistes.  Le droit d’entrée demandé à ceux qui venaient le voir fut affecté à l’assistance des vieillards des hospices de Sainte-Gertrude et des Urselines.  Il agit de même à Gand, à l’occasion d’une exposition de ses œuvres.  Fraternel, David fut un habitué du geste.  Lorsqu’il était membre de la Convention, ses tableaux  du « Serment des Horaces » et de « Brutus » ne lui avaient pas encore été payé.  Il se montra désintéressé, comme l’étaient la plupart des hommes de son parti.  A la tribune, il déclara : « Si la Nation croit me devoir quelque indemnité, je demande que cet argent soit consacré au soulagement des veuves et des enfants de ceux qui meurent pour la défense de la liberté.»

Sa santé déclina, sa main devint lourde, il ne peignit plus. « ma main s’y refuse »
Pendant l’été de 1825, il tomba malade au point que l’on craignit pour ses jours.  La paralysie atteignit sa femme.  Leurs enfants, qui vivaient Paris, vinrent à Bruxelles.  David se rétablit à l’automne, il recommença à peindre avec énergie.  En décembre une rechute lui enleva tout espoir de guérison.  Il arrêta définitivement la peinture.

Néanmoins, malgré les douleurs, il parvint encore à rassembler tout son courage pour corriger une épreuve de son « Léonidas aux Thermopyles ».  Alité, il fit placer la gravure devant lui, demanda sa canne.  Avec elle, il indiquait les diverses corrections qu’il désirait voir : « trop noir…trop clair…la dégradation de la lumière n’est pas assez exprimée…cet endroit paillote…cependant…c’est bien là une tête de Léonidas… » disait-il ne pouvant presque plus se faire entendre.  Bientôt sa voix s’éteignit entièrement, sa main lâcha la canne et il rendit le dernier soupir.  C’était le 29 décembre 1825, à dix heures du matin.

Sainte-Gudule

Le 5 janvier, on exposa son corps embaumé.  Le 7, en grand cortège funèbre, on le conduisit au cimetière de l’église Sainte-Gudule.  Les élèves de l’académie royale de peinture et de sculpture portaient des couronnes de laurier et des palmes.  Les élèves du peintre Stapleaux et du sculpteur Rude portaient des bannières sur lesquelles s’inscrivaient les titres de ses principales œuvres.  La musique militaire jouait des marches funèbres.  Le char portant son cercueil était traîné par six chevaux noirs conduits par six laquais habillés de noir.  Ses amis, des artistes portant des flambeaux ou des couronnes, et d’une foule d’anonymes complétèrent le cortège.


La France refusa de recevoir le corps de David.  On l’enterra alors au cimetière de Bruxelles.  De nos jours, on peut encore y voir sa tombe, au rond point des Bourgmestres.  Un carré au centre duquel s’élève une obélisque gravée de ces mots : « A Jacques Louis David restaurateur de l’école moderne de peinture en France ».  Sa femme, Charlotte mourut quelques mois  après, le 26 mai 1826.  Elle repose à Paris, au cimetière du père Lachaise, avec à ses côtés, le cœur de David ramené à Paris par son fils.  

 

"Mon art est tout en action"

Jacques Louis David.


mercredi 13 juillet 2011

Le faux soir

Proche de l’église du Sablon, la rue de Ruysbroeck.

Cette rue, en pente forte est l’une des plus anciennes de Bruxelles.  Au numéro 35, l’école préparatoire Dachsbeck, sur sa façade est accrochée une plaque commémorative.  Elle se souvient qu’à cet endroit en 1943, fut imprimé par la résistance le « Faux-Soir », journal clandestin.  Une affaire qui fit grand bruit à l’époque.

Un Anglais disait au même moment, « l’Angleterre et la Belgique sont deux grands pays au point de vue journalistique, nous avons inventé le journal, vous avez inventé le journal clandestin. »

Pendant la première guerre mondiale, pour combattre la censure militaire allemande, des journaux clandestins virent le jour dans la Belgique occupée.  Naquirent ainsi,     « LA LIBRE BELGIQUE », « FLAMBEAU »,  «REVUE DE LA PRESSE LIBRE », « DE VLAAMSCHE LEEUW ».  Des Belges avaient inventé la presse clandestine.  Une forme de résistance qui devait être étendue au monde entier. 

L’occupant germanique de 1914 était brutal sans plus.  En 1940, le visage de l’Allemagne avait radicalement changé.  Le Nazisme régnait sans partage sur ce pays.  Construit sur les décombres de la grande guerre et sur les ruines du krach boursier de 1929, il avait balayé toutes les vieilles institutions.  Il imposa, d’abord chez lui, ensuite à l’Europe de nouvelles idées et une nouvelle guerre.  En juin 1940, après leur victoire militaire, les Nazis recherchèrent une reddition civile, une capitulation de la pensée humaine. 

Les services de propagande du vainqueur se chargèrent de la soumission des populations.  La presse écrite des pays occupés devint pro-allemande, la Radio suivit et le cinéma les accompagna.  Pour défendre l’indépendance du pays et garder son identité, certains choisirent de résister.  Spontanément, dès 1940, bravant les interdictions, les journaux clandestins réapparurent.  Souvent initiatives privées, ils réagissaient contre l’esprit d’apathie de la population et le manque d’informations.  Les écrits de cette presse résistante essayaient de dégager une espérance et une confiance dans l’avenir.  Au grand étonnement des Anglais et des Américains, autonome, la presse clandestine belge se développa et s’organisa très rapidement.  Plus tard, cette presse publiera des numéros, en allemand, destinés à démoraliser l’ennemi.  « DAS FREIE WORT », « MEHR LICHT » , deux feuilles distribuées dans l’armée allemande.  Toujours plus dynamiques, les organes clandestins du pays publieront aussi en hongrois, en esperanto et dans d’autres langues. 

Au commencement, les faibles moyens de la résistance écrite atteignirent peu la population.  Toutes les tendances politiques et philosophiques y étaient représentées. Parurent alors : « LA LIBRE BELGIQUE », « LIBERATOR » à L’U.L.B, « CHURCHILL-GAZETTE », « DE VRIJSCHUTTER », « HET VRIJE WOORD », parmi des centaines d’autres titres.  « LE DRAPEAU ROUGE », publia son premier numéro clandestin en juin 1940.  Le futur premier ministre belge, Achille Van Acker collaborait activement à l’une de ces feuilles : le « MORGENROOD ». 

Petites ou grandes, ces publications formaient un bloc.  Le mérite était égal, le risque aussi et les condamnations les mêmes pour tous.  L’arrêt brusque de la parution d’une publication clandestine correspondait bien souvent à un drame atroce et douloureux. Une publication intitulée « RESISTER » ne publia que deux numéros.  Le héros est demeuré inconnu.
Certaines de ces publications comportaient seize pages et tiraient à trente mille exemplaires.  Le « Faux-Soir » imprima à cinquante mille.

Certains de ces journaux clandestins étaient l’œuvre d’une seule personne.   Il était à la fois le rédacteur, l’imprimeur et le diffuseur de son « clandestin ».   Il s’attelait à toutes les besognes. Il tirait à quelques dizaines, voire quelques centaines de feuilles.  Si son entreprise clandestine connaissait le succès, il s’adjoignait des collaborateurs et petit à petit les tâches se partageaient.  Le tirage montait à ce moment-là à mille ou deux mille exemplaires. Des distributeurs étaient recrutés.  Le succès se confirmant, on gagnait un imprimeur à sa cause, bien souvent un artisan. Le tirage passait alors à cinq mille, voire dix mille exemplaires.  Certains imprimeurs composaient le numéro clandestin la nuit, le jour, ils imprimaient des journaux collaborationnistes.  Les dangers de l’imprimeur étaient multiples : le bruit de la machine, les plombs qui ne pouvaient être évacués ou dissimulés facilement, le format et la qualité de la feuille de papier employés pour imprimer le « clandestin », les caractères.  Chaque caractère a un défaut, facile à détecter pour un œil averti.  L’imprimeur avait la tâche la plus ingrate.  Le sort de la publication dépendait de lui.

Et puis il y avait  les courriers, les agents chargés du transport du papier, le fournisseur du papier et le caissier.  Le caissier, autre personnage incontournable, c’est de lui que venait la limitation du tirage.  Malgré les demandes, il s’en tenait toujours aux possibilités financières du groupe.  Le distributeur entrait en jeu lorsque le numéro était terminé. Le transport se faisait aux heures les plus favorables.  Une nuit, deux courriers se rendirent chez un imprimeur.  Ils étaient gendarme de profession et portaient leur uniforme.  Un troisième résistant, habillé en civil, les accompagnait.  Vers deux heures du matin, les trois résistants rentraient, avec un colis de huit mille feuilles clandestines accroché au cadre d’un vélo.  Soudain, ils virent venir à eux deux patrouilles de la Feldgendarmerie.  Sans hésiter, nos deux gendarmes belges passèrent les menottes à leur camarade.  Ils déclarèrent, aux policiers allemands, qu’ils venaient d’arrêter un trafiquant du marché noir.  Les Allemands approuvèrent.  Après l’étape de l’imprimeur, les « clandestins » étaient partagés entre les petits distributeurs. Leur tâche n’était pas moins dangereuse.  En contact avec des centaines de lecteurs, les risques de dénonciations étaient très grands.  Ils recrutaient des fonds qu’ils acheminaient par filière jusqu’au caissier.

                                                             

Un an maximum de lutte pour les rédacteurs, six mois pour les imprimeurs et les distributeurs.  Ce qui se traduit ainsi, après six mois de travail pour les uns et un an pour les autres, nonante-neuf fois sur cent ils tombaient dans les griffes de la Gestapo.  Il était Dantesque de travailler, de résister dans l’ombre en sachant qu’après un certain temps, c’en serait fait non seulement de l’engagement, mais aussi de tout espoir de revoir les siens. 

« Toi qui entre ici abandonne toute espérance »

Les tribunaux militaires de l’occupant jugeaient beaucoup d’affaires de presse clandestine.  Les autorités judiciaires allemandes les estimaient extrêmement graves.  Ils condamnaient souvent, les imprimeurs ou rédacteurs de ces journaux, à mort.  Les autres, le tribunal les envoyait dans les camps, leur appliquant la procédure de «nuit et brouillard ». 

Ce qui explique, pourquoi des animateurs comme le communiste Soupart, de la « VOIX BORAINE », ont livré un combat furieux aux Feldgendarmes, qui venaient les arrêter.  Plus de deux mille agents de la presse clandestine ont trouvé la mort dans cette lutte souterraine.  Beaucoup, comme les frères Danneels, imprimeurs de la « LA VOIX DES BELGES » furent fusillés. Pierre Bosson du « DRAPEAU ROUGE » fut incinéré vivant.  D’autres , pour ne citer qu’Alfred Bribosia, un distributeur, furent gazés.  D’autres encore furent décapités, comme Jacques Lagneau et Jean-François Tihon, tous deux communistes.  Mais la plus grande majorité mourut lentement, dans les camps de concentration nazis. 

LE FAUX-SOIR du 9 novembre 1943.

Début 1944, à Londres, lors d’une conférence sur la Belgique occupée, les participants lurent avec étonnement et passion des copies du « Faux-Soir » apportés par le docteur Marteaux, délégué du Front de l’indépendance.  Ils rirent de la belle « zwanse » montée par la presse clandestine bruxelloise.
Mais cette affaire ne fut pas qu’une moquerie envers l’ennemi. Elle fut l’un des actes les plus audacieux de la résistance qui valut la mort ou la prison à la plupart de ses auteurs.  Cette action impressionna l’ennemi, l’opinion publique belge et celle du monde entier. 

Le « Faux-Soir », tiré à cinquante mille exemplaires,  fut une initiative de Marc Aubrion.  Rédigé par Fernand Demany du Front de l’indépendance, par  Van den Branden de Reeth, « JUSTICE LIBRE », futur ministre, par Anciaux et Aubrion.  Composé avec le concours de Ferdinand Wellens, imprimeur, de Pierre Ballencourt, linotypiste, Vandevelde, rotativiste et de Oorlijnck, linotypiste.  Aidés par de nombreux distributeurs anonymes.

Le 9 novembre 1943, vers 16 heures, la distribution des « Faux-Soir » commença dans une quinzaine de kiosques à journaux bruxellois.
Ils vendirent, à leur insu, environ 5.000 exemplaires.  Le solde fut distribué par divers groupements de résistance, surtout par le Front de l’Indépendance.  Dix mille de ces « Faux-Soir » furent diffusés dans  l’Europe occupée. 
C’est sans doute ce qui explique l’action des membres du Mouvement Uni de la Résistance Française.  Le 31 décembre 1943, des camions appartenant aux « Groupes Francs » firent le tour des kiosques à journaux de Lyon.  Leurs conducteurs réclamèrent les numéros du « NOUVELLISTE », journal collaborateur, déposés cinq minutes auparavant.  Ils déclarèrent aux vendeurs que ces journaux étaient censurés.  En échange, ils remirent la feuille éditée par les résistants.  Ce faux journal obtint un succès extraordinaire.  Un avis inséré en deuxième page signalait : « Ce numéro exceptionnel du « NOUVELLISTE » a été entièrement réalisé par les Mouvement Unis de Résistance et mis en vente par eux, malgré la Gestapo et la police vichyssoise, à titre de sanction contre la direction collaborationniste du journal ». 

La Gestapo bruxelloise, chargée de retrouver les responsables du « Faux-Soir », identifia, le 25 février 1944, l’imprimerie.
Wellens fut arrêté et condamné à sept ans de Forteresse.  Il n’est pas revenu.  Vandevelde, condamné à trois ans de prison, ainsi que Oorlijnck condamné à un an de prison, rejoindront leur famille après la guerre.  Aubrion co-rédacteur, promoteur et organisateur de l’affaire, fut arrêté (alors qu’il avait en préparation un faux « SIGNAL ») et condamné à mort le 17 mai 1944.  Rejugé un mois après (22 juin), sa peine fut commuée à quinze ans de forteresse.  Une quinzaine de distributeurs et de revendeurs furent condamnés à des peines allant de six semaines à cinq ans de forteresse. 
Cette affaire qui fit grand bruit, assura au Front de l’Indépendance la reconnaissance de Londres qui lui octroya un sérieux subside.

Il n’est pas exagéré de dire que la presse clandestine a apporté aux Alliés, une arme terrible. Développée dans tous les pays occupés, la presse clandestine a menacé de manière constante les arrières de l’ennemi.  Cette presse gagna la bataille psychologique imposée par les envahisseurs. 

La pensée humaine ne capitula pas.     


« Déjà la presse clandestine n’est plus qu’une appellation vague pour beaucoup…l’oubli de certaines actions sublimes serait un crime égal à l’oubli des plus belles pages de notre histoire… »
Jean Honorez.

Quelques visages des Héros et martyrs de la presse clandestine.  Pour ne pas les oublier.  Tous furent fusillés.




Julien Bouckaert, 35 ans.




Léopold Daneels, 43 ans. 

Marcel Daneels, 39 ans.

Constant De Greef, 34 ans.

Norbert De Keyser, 50 ans.

Maurice De Meese, 17 ans.

Louis De Mol, 40 ans.

Jean Delville, 34 ans.



Gustave Dequenne, 45 ans.

Jacques Drabbe, 30 ans.


Léon Horrion, 23 ans.

Jean Lacrosse, 45 ans.



Servais Lorigenne, 52 ans.

Gaston Notte, 41 ans.



Edmond Preys, 64 ans.


Alfred Steux, 26 ans.

Jean Tihon, 46 ans.



Fidèle Van Weyenberg, 19 ans.

Omer Vandeuren, 29 ans.



Joseph Wauty, 46 ans.


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